Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme simplifiée comme étant « la mour ». Eh oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

 

Ne jamais dire oui lorsque l’on vous propose des idées complètement stupides. Le seul problème, c’est que l’on sait que c’est stupide une fois la bêtise accomplie. Cela s’est passé  durant un dimanche grisâtre, en début d’après-midi, alors que j’étais tranquille en pyjama sur mon canapé en train de manger des chips quand, subitement, la sonnette de la porte d’entrée retentie. Qui pouvait bien venir me déranger le jour du seigneur ? Un prince charmant ? Non, simplement ma meilleure amie du moment, Bénédicte qui déboula telle une tornade au galop en jetant son sac par terre et ses talons aiguilles en l’air. Une chaussure est venue percuter le vase en cristal, objet fétiche de mon arrière-grand-mère que ma mère adorait. Alors que le vase archéologique était posé sur un guéridon, il commença à tournoyer sur lui-même pour s’élancer dans le vide. Heureusement mes talents de miss m’ont permis de le rattraper avant qu’il ne vienne s’écraser sur le sol. Avec ses allures de star au rabais, accastillée dans une jupe courte rose et un petit bustier blanc recouvert d’une veste en laine vert pomme, elle me demanda expressément de m’habiller pour partir à la fête foraine. Quelle drôle d’idée.

Je ne m’étais jamais rabaissée à trainer dans un endroit comme celui-là. Je restais stupéfaite, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte lorsqu’elle s’approcha de moi pour me chuchoter avec un petit sourire narquois que je devrais être moins coincée du popotin et rigoler un peu plus.  Quelle audace de m’infliger cela, à moi, une Lady, devoir me mélanger avec tous ces criards itinérants, ces odeurs de barbe à papa et de gaufres au chocolat, ces bruits de manèges et de voitures tamponneuses. J’avais vu une émission à la télévision qui décrivait cela. Je n’y trouvais aucun intérêt particulier.

Et aujourd’hui, ma meilleure amie veut m’emmener dans ce truc ? Je lui demandais si elle désirait rompre notre amitié et que c’était plus simple de l’exprimer directement. Elle s’étouffa presque de rire,  me pris par la main pour me trainer devant mon dressing. En deux temps et trois mouvements, me voilà dans mes habits de lumière, en vraie miss que je suis. Petite jupe à volant mi-cuisses, talons aiguilles, un joli chemisier et une magnifique veste en soie de Chine qui m’a coûté une fortune. Le petit sac à main assorti, un coup de maquillage ainsi qu’un relookage des cheveux et nous voilà partie, trois heures plus tard à la fête foraine avec la voiture de ma copine.

Un véritable zoo. Quelle atroce aventure. Je ne comprenais pas l’excitation de Bénédicte qui hurlait de joie à l’idée de monter dans un manège. Le premier devant lequel elle s’arrêta était incroyable. Il montait tellement haut que je faillis me prendre le poteau devant moi en regardant les gens crier, la tête en bas à plus de trente mètre au-dessus du sol. Ce n’était absolument pas pour moi. Et pourtant, je me suis retrouvée dans la file d’attente, un ticket à la main et sans rien comprendre, on me demanda de déposer mon sac à main dans une petite boite et de me m’asseoir dans un fauteuil. Je n’avais même pas vu que le manège était arrêté avec des gens en haut, la tête en bas. De la torture !

J’étais blanche, accrochée au harnais métallique placé devant moi et Bénédicte qui rigolait de me voir ainsi. Oh non je ne souriais pas, mon visage était crispé, mes dents s’usaient de leurs grincements et une envie soudaine de faire pipi arriva. Pas le temps de demander d’aller aux toilettes que la machine infernale s’envola dans les airs qui libéra de ma gorge un cri strident à faire pleurer la Castafiore.

Le premier tour me donna l’impression que ma tête se décrochait de mon cou. La cabine se mit à tourner sur elle-même ce qui me déclencha mon envie d’uriner. Je ne pus me retenir et cette fois-ci mon hurlement était décerné à ma vessie qui venait de me trahir. Je sentais l’urine tournoyer sur mes cuisses. D’un coup, on se retrouva la tête en bas et le liquide jaunâtre se mit à suivre le mouvement en s’infiltrant dans mon chemisier pour venir recouvrir mon visage ainsi que mes cheveux. Je ne pus m’empêcher d’avoir un haut le cœur, une remontée gastrique que j’essayais de contenir dans ma bouche, mais qui, sous l’inertie du manège qui tournoyait dans tous les sens, a eu raison de mes efforts.

Alors que c’était à notre tour d’être bloqué tout en haut la tête en bas, je sentais une forte envie de libérer mon paquet de chips qui venait d’être digéré. Soudainement, le manège se remit à descendre ce qui me fit lâcher la première salve qui atterrit directement sur Bénédicte. Une terrible crise de rire hystérique, alors que les larmes coulaient de mes yeux en découvrant la stupéfaction de son regard qui exprimait un dégout sans concession, me fit, quelques secondes plus tard, délivrer une deuxième salve sur ma jupe et enfin la troisième en plein visage de ma future ex-amie qui me rendit aussitôt l’appareil. 

 

C’était la guerre de cent ans, du Liban, du Vietnam, du Tchad et d’Afghanistan réunis dans une catastrophe interplanétaire sans aucune chance de pouvoir sortir de ce mauvais rêve.  Nous hurlâmes à s’en déchirer les cordes vocales jusqu’à un atterrissage tout en douceur. Le pire resta à venir. Des dizaines de personnes exprimaient leur mécontentement, vociféraient, nous insultaient d’avoir été éclaboussées par nos extractions intestinales. D’autres, à côtés, étaient pliées en deux de rire de pouvoir profiter d’un spectacle aussi burlesque que dramatique surtout lorsque nous descendîmes de nos sièges. Un peu comme si deux poupées de chiffons étaient sortie de la machine à laver sans essorage. Nos cheveux ressemblaient à des dreadlocks arrosés de miel au muesli, tout notre maquillage s’était transformé en un crépi pour toilettes publiques, quand à ma  magnifique veste en soie, elle n’était plus qu’un vulgaire chiffon qui venait d’essuyer les fesses de bébé. Seul mon petit sac à main, qui était resté bien au chaud dans la boite, était intact. Je n’ai jamais autant pleuré de toute ma vie.

 

Mais ce n’est pas tout. Bénédicte est devenue incontrôlable. Elle a complètement explosé de colère et commença à me donner des coups de sac à main et à m’insulter de tous les plus vilains mots de notre langue. J’entendais les gens rire aux éclats d’un côté et la folle hurler de l’autre, d’autres qui encourageaient l’hystérique et moi qui me suis mise à courir mes talons à la main, déchirant mes collants. J’ai tellement couru, que je me suis retrouvée toute seule à plus de deux heures de marche à pied de la maison. C’est une voiture de police qui m’a embarqué. J’ai terminé au commissariat où j’ai passé la nuit car ils m’ont pris pour une prostituée, dépravée et alcoolique. Quelle misère. 

 

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais revu Bénédicte, plus jamais je retournerai à la foire et surtout je m’écouterai avant de me laisser embarquer dans des histoires qui me déplaisent.

Mais tout cela n’est rien par rapport au reste. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.