poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

Une magnifique petite route de montagne, sinueuse et étroite, bordée de sapins majestueux qui reflétaient leurs reflets verts sous la lumière du soleil, autorisait Michel à défiler à vive allure sur sa moto.

L’air était doux et semblait pur à cette altitude, loin de la pollution citadine. Il arpentait la route avec fluidité, tel un serpent se faufilant entre les herbes. Le paysage défilait rapidement, gommant ainsi tous les détails d’un relief somptueux.

Le ronronnement de la Triumph Bonneville Bobber faisait corps avec sa respiration calme et concentrée ; les deux chantaient une mélodie d’un opéra de Mozart, Don Giovanni. Arabesque entre la vie et la mort, sourire à l’insouciance, Michel volait parmi les anges. Le compteur de vitesse de son engin ne cessait d’augmenter lui offrant cette sensation magique et grisante de ne plus être humain, de ne plus être Michel.

Les shoots d’adrénaline qu’il s’offrait le rendait immortel. Il ne restait que le bourdonnement de son inspiration et de son expiration qui suivait les inclinaisons de son cheval métallique. L’homme et la machine ne faisaient qu’un, tout comme la locomotive et le rail, guidés par une symbiose sans équivoque pour une destination inconnue. La couleur foncée du bitume faisait ressortir la ligne blanche qui dessinait les courbes imposées par la montagne.
Les yeux de Michel ne se détachaient pas d’elles au point d’en oublier la moto, comme hypnotisé par le mouvement du Cobra.

Il pilotait de façon automatique, robotisé par des années de pratique, toutes ses sensations corporelles avaient disparu. Seules la ligne blanche était peinte dans les confins de son cerveau qui lui chuchotait quoi faire. Tout devenait blanc. La ligne devenait de plus en plus large et recouvrait bientôt toute la route.

Michel perdait la notion de la réalité, submergé par cette couleur qui l’enveloppait, le portait. L’espace d’une seconde, il cru reconnaître la joie, ou Dieu. La sensation d’être quelqu’un d’autre, d’une autre époque, d’un autre temps.

Il ne s’était pas aperçu que son bolide avait quitté la route, qu’il était comme suspendu au-dessus de douze cents mètres de vide, sur un nuage. Il faudra trois secondes à Michel pour s’écraser avec sa Triumph Bonneville. Trois petites secondes qui dureront des siècles, des millénaires. Le temps venait de s’arrêter. Total immobilisme au-dessus du vide. Ou presque.

La chute était millimétrée, comme le ralenti d’une séquence d’un film déjà au ralenti.

Bizarrement, le décor autour de Michel se transformait. Les montagnes devenaient de gigantesques vagues qui se mouvaient de la même façon que des danseuses orientales, leurs sommets venaient s’écraser sur la proue du navire fait de bois qui fendait l’écume tel un cheval au galop dans le brouillard écossais. Michel se trouvait là, manouvrant l’énorme gouvernail de son maudit bateau perdu au milieu d’un océan en colère. Il faisait tourner cette roue dans un sens puis dans un autre avec une frénésie hors du commun. Il sentait et anticipait tous les mouvements. L’étrave transperçait les murs d’eau alors que le ciel grondait et que les éclaires offraient un éclairage sur les enfers. Le capitaine n’avait peur de rien et connaissait les limites de son matériel avec une entière confiance en son équipage. Il n’enrôlait aucun shangaier.

Certains matelots et quartiers-maîtres suivaient le capitaine Mich depuis plusieurs années. Ils le considéraient comme le plus fameux des pirates blancs de la mer de Chine. Ils avaient tué pour lui car les récompenses étaient importantes. Le capitaine Mich avait un flair incroyable pour débusquer les caravanes qui débordaient de pièces d’or et de tissus précieux. C’était un pirate impitoyable mais juste. Il savait se faufiler à travers les archipels et tendre des embuscades foudroyantes pour ensuite se terrer dans des anses paradisiaques et complètements inconnues des cartes marines. Il connaissait tous les recoins de cette mer impitoyable et meurtrière. Mais lui, riait et riait encore de ses fourberies.

Le cœur de l’ouragan n’était pas loin, des vagues de douze mètres hurlaient à pétrifier le sang du plus valeureux guerrier. La mature craquait sous la pression des gîtes frénétiques, mais elle tenait bon car il arrivait à compenser en manœuvrant avec la plus grande dextérité.

Tous les objets, à bord étaient amarrés. Le personnel de quart s’activait pour répondre aux ordres du capitaine, les autres attendaient dans leurs bannettes patiemment, priant que cela s’arrête rapidement. Il était impossible pour le capitaine Mich de s’abriter dans une ile sans risquer de s’échouer sur des hauts-fonds. Il n’avait d’autre choix que d’affronter le diable et de lui rire au nez.

Parfois, le vaisseau, baptisé « la bonne ville » disparaissait complètement sous des tunnels d’eau sombre, puis surfait les cimes envoutées pour glissait de l’autre côté avec lamême aisance que le signe au milieu d’un étang de tranquillité. Les matelots écopaient l’eau accumulée dans les cales, l’officier de quart hurlait des ordres pour activer ceux qui devaient tirer sur les drisses, les veilleurs guettaient le moindre récif susceptible de les déchiqueter.

Le capitaine était au centre, concentré sur l’impossible mission de survivre.
• – « Arrimez le matériel » hurlait l’officier de quart. « Souquez ! plus fort ! » criait-il à s’en déchirer les cordes vocales.
• – « Affalez la grande voile, ferlez-la solidement, ne gardez que le clinfoc et le tourmentin. La « Bonne Ville » s’adonne à merveille. Les vents arrière sont favorables
» ordonna le capitaine Mich à son officier qui, à son tour transmettait les ordres.

Alors que le navire pointait sa proue vers le ciel noirâtre, un bout d’arrimage céda propulsant ainsi des caisses de matériel vers l’arrière du bateau dans un fracas détonnant.

– Officier ! évaluez la freinte et faites rassembler ce qui peut être sauver ! tout de suite !
Et le bateau plongea dans la mer ténébreuse. La figure de proue, un tigre à l’allure agressive, fendait la surface de l’eau pour s’enfoncer dans des abysses et ressortir avec la rage du vainqueur afin d’affronter une nouvelle montagne, puissante, vivante et sans pitié.
Le capitaine Mich était solidement arrimé, lui aussi, à son gouvernail afin d’être certain de ne pas laisser « la Bonne ville » à la dérive. La corde lui lasserait les reins, ses bras étaient tétanisés mais son mental ne lâchait rien. Il était le Tigre, la rage, plus puissant que la tempête elle-même qui frôlait le ridicule. L’adrénaline le faisait hurler. Le cri libérateur du guerrier au moment d’attaquer son ennemi.

L’officier de quart revint avec la liste des marchandises perdues.
– « Capitaine, nous avons perdu une caisse de sep de drisse, quelques garants, de la garcette, deux glènes et trois grappins. » on a pu récupérer le reste et les fixer solidement. »
Le gabier, lui aussi, solidement attacher sur sa hune dans la mature pour observer la surface de la mer déchaînée, se mit à secouer la cloche afin de prévenir d’un danger sur l’avant bâbord du vaisseau à une distance d’environ 100 pieds. Un banc de baleines bleues se faisaient masser par les vagues. Leurs énormes geysers s’élevaient à plus de trente mètres dans les airs dévoilant ainsi une colonie de cétacés qui barrait la voie à la « bonne ville ». Le capitaine Mich devait réagir en prenant en considération les forts courants qui l’empêchaient de manœuvrer, les vagues géantes, l’orage qui déversait des trombes d’eau, et surtout le risque que son navire se brise dans une déferlante.

Aucune autre possibilité que de traverser le banc de mammifères. Le visage fermé et rongé par le sel ne riait plus. Il savait qu’il fonçait sur des tonnes de chairs aussi dur qu’un récif au milieu de nulle part. Une muraille indestructible se dressait devant lui et se rapprochait rapidement. L’écume blanche venait trancher dans le décors sombre et se reflétait sur les dos luisants des baleines.

Cela émerveillait Mich.

Dans l’espace d’un instant, il se remémorait ses souvenirs d’enfance et essayait de retrouver, dans les confins de sa mémoire, d’où pouvait bien venir cette passion pour l’océan et la navigation. Son intuition lui dictait que cette fois-ci il ne survivrait pas. Soudainement, il se rappela que l’homme qui l’avait élevé lui avait confectionné avec son coutelas, dans un petit morceau de bois, un bateau, ou plutôt une barque. Mich se souvint de son émerveillement lorsqu’il avait déposé cette ébauche de maquette sur l’eau et la voyait flottait et se dandiner au rythme des vaguelettes.

A cet instant, il s’était projeté dans de folles aventures de marin sur toutes les mers du globe. Il réalisa son rêve avec une ardeur incommensurable. Le plus prestigieux des pirates remerciait la vie dans toute sa miséricorde.
Le capitaine Mich lâcha son gouvernail et observait la magie de la scène qui se dévoilait devant ses yeux. Le ciel noirâtre changeait de teinte sous la force des éclairs. Le chant mortuaire des éléments déchainés offrait une puissance divine à ce moment de grâce. Les vagues, qui atteignaient des hauteurs de cathédrales, offraient l’illusion de pouvoir décrocher les étoiles.

Il entendait le rire des baleines qui se pavanaient devant lui et le narguait en faisant des sauts incroyables dans les airs. C’était un balai gracieux et apocalyptique.
Au moment où l’étrave de la « Bonne ville » percuta la première baleine, la lune fit son apparition.

Une lune pleine, complètement ronde et toute blanche qui envoûta le capitaine Mich.
La lune devint de plus en plus grosse et pris tout l’espace du ciel. Absorbé par la pureté du blanc, le capitaine Mich ne s’était pas rendu compte que son navire avait été englouti par les profondeurs silencieuses et impitoyables de cette mer en colère.

Michel, les mains sur le guidon de sa Triumph Bonneville Bobber, suspendu dans le vide après avoir quitté la route à vive allure, en pleine chute pour s’écraser au fond d’un ravin perdu dans la nature, pouvait observer que le décor autour de lui était en train de se transformer.

Frédéric Vimes

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