poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

Ses mains justement attirent son regard un instant. Gantées, fermement placées sur le guidon, les doigts reposant avec une nonchalance feinte sur les contrôles.

Gantées… ces gants si particuliers, noirs avec des lanières marrons qui partent de l’espace entre les deux derniers doigts et qui vont vers le poignet. Dès qu’il a vu ce détail il a su. Il a su bien avant d’avoir sa moto que ces gants-là, il les porterait.
Parce qu’en réalité, ces gants, il les porte déjà, là, à cet instant.

Sans qu’il ne le remarque, le décor a encore changé. Le blanc de la ligne s’est fait gris, le gris diffus d’un brouillard à couper au couteau, le genre de brouillard qu’on ne rencontre que dans les plaines au nord du Rio Grande, dans les terres nouvellement colonisées d’Amérique.

Ses épais gants noirs tiennent avec fermeté les rênes du cheval qui galope sous sa selle, rênes dont le flot libre fouette régulièrement ses poignets à la mesure des foulées. A sa droite d’autres chevaux galopent avec la même ferveur. Il les a perdus de vue quand ils ont plongé dans la brume qu’ils espèrent salvatrice mais il sait qu’ils sont là. Ses hommes, les colons qu’il a juré de protéger lors de la traversée.

A sa gauche, d’autres chevaux encore, moins nombreux, mais leur galop à eux est plus sûr, plus décidé, quasi agressif. Eux ne fuient pas, non. Eux sont la cause de cette fuite effrénée et de cette décision désespérée qu’il a prise de chercher refuge dans un canyon englouti par ce raz de marée grisâtre qui trouble leurs sens. Cela a bien marché la dernière fois, après tout, et il espère que sa jument se souvient du seul chemin sûr dans ce labyrinthe d’à-pics.

Une solution désespérée en réponse à un problème non moins désespéré. Il avait pourtant bien commencé, ce passage.

Les colons étaient pour une fois disciplinés et attentifs et n’avaient pas paniqué lors des habituelles tentatives d’intimidation des Comanches.
Les hommes nouvellement recrutés dans les Rangers s’étaient illustrés par leur ténacité et leur détermination à garder l’ordre dans les colons et avaient rapidement fait fuir les intrus. Trop facilement peut-être à la réflexion, après tout les Padoucas sont connus pour leur maîtrise du terrain et de la météo changeante.

La météo mauvaise au départ s’est rapidement levée et ils ont atteint les canyons sous un soleil trompeur, les poussant à longer les canyons par la piste du haut au lieu de s’enfermer dans celle, plus rapide mais bien connue pour ses embuscades, du bas.

Lors de la traversée précédente il y avait bien eu une attaque en haut, les Comanches essayant d’acculer la colonne au bord des ravins, mais les chevaux des colons avaient réduit leurs efforts à néant quand le troupeau a paniqué et, de façon totalement inattendue, chargé les attaquants, brisant leur cercle juste assez longtemps pour que les Rangers s’engouffrent dans la brèche et la tiennent le temps que les chariots passent.

Après une course effrénée pendant laquelle les hommes, terrifiés, n’ont pu que s’en remettre à leurs montures et prier qu’elles ne tombent pas des chemins glissants, ils avaient réussi à semer les guerriers et étaient sortis du labyrinthe de pistes épuisés mais pour la plupart bel et bien vivants.
L’attaque du jour avait mieux commencé pour les Rangers. Les colons attentifs avaient suivi les ordres et les Comanches bien plus nombreux qu’à l’habitude avaient passé une partie de la matinée à vainement tenter d’encercler les chariots afin d’arrêter la caravane. Quand il a été clair qu’ils n’y arriveraient pas, ils se sont contentés de la pousser vers les canyons, possiblement dans l’espoir que les colons paniquent et s’engagent sur le mauvais chemin.

Mais la vigilance et la réactivité de ses hommes ont maintenu fermement la caravane sur les hauteurs.
Et puis ils ont vu un mur de brume face à eux. Les hommes ont hésité, interrogeant leur commandant du regard, et le commandant Mike, lui-même, a donné l’ordre d’un signe de tête.

Dans la brume, notre seul espoir. Ce que ce qui était jusque-là de bonnes conditions de voyage est devenu un enfer gris qui a enveloppé colons et Rangers en un instant, transformant leurs poursuivants en vagues formes menaçantes dans la brume, comme autant de fantômes assoiffés de sang.
Et à ce moment le cauchemar a commencé.

Chaque fois que les Rangers reconnaissaient un chemin, les formes étaient là et les attendaient, les poussant de plus en plus loin des sentiers explorés. A une vitesse déraisonnable pour un convoi si long, si lourd, sur un chemin si instable, les colons ont patiemment suivi les Rangers, espérant sortir rapidement de ce guet- apens.

A de nombreuses reprises les roues ont failli déraper, envoyant des graviers dévaler des pentes abruptes de parfois plusieurs centaines de mètres, les échos des chutes minant progressivement le moral des hommes. Même lui, il s’est surpris à se répéter à voix basse « souviens-toi, la semaine dernière, c’est passé, on l’a déjà fait ».

Mike a commencé à douter, à se remémorer des bribes de l’attaque, des détails qu’il avait jusque-là laissé de côté parce qu’insignifiants.

L’absence du chef Comanche, habituellement en tête de ligne, jusqu’à ce que Mike n’aperçoive sa coiffe dans la brume. Le nombre incroyable de guerriers qui, pourtant, n’ont pas réussi à encercler la caravane. Les formes des sauvages disparaissant dans les brumes aussi vite qu’elles sont venues, toujours aux carrefours.

Troublé, Mike a appelé deux de ses plus anciens Rangers et il a décidé de partir en éclaireur avec eux, chacun de son côté mais en restant à portée de voix. Seulement ces voix se sont éloignées, remplacées par les cris des sauvages.

Perdu dans ses pensées, Mike n’a même pas remarqué que le galop de sa jument se faisait plus saccadé, moins régulier, de plus en plus nerveux et désespéré, ce qui ne lui ressemble pas. Quand enfin Mike a aperçu le vieil arbre foudroyé qui marque le chemin de la sortie, il a à peine remarqué que sa jument voulait tourner.

Il a repris les rênes et l’a fermement guidée en face, remarquant à peine la forme du chef qui se dessinait sur la route qu’elle aurait voulu prendre. Bizarre, ce chemin-là est sensé descendre de la falaise, que faisait le chef ici ?

Mais après tout il est si facile de se perdre dans cette brume qui brouille les sens. Il n’entendait même plus ses hommes, même le galop des poursuivants a semblé se dissoudre. Et quand sa jument a subitement tenté d’arrêter sa course folle, et que la première flèche de la journée a volé dans sa direction, suivie d’une autre qui a atteint la croupe de sa monture et l’a fait plonger en avant, là, il a compris, mais trop tard, qu’il venait de tomber dans un piège.
Sa jument a sauté de toutes ses forces et de tout son élan.

Jusqu’au bout, blessée, épuisée, terrifiée, elle a tout tenté pour les sauver tous deux. Mais ses sabots n’ont jamais atteint la falaise en face et après un temps de suspension dans cette brume si épaisse qu’on pourrait presque essayer de marcher dessus, Mike a vu l’encolure de son cheval plonger vers un sol qui subitement n’était plus là et il a vu sa main gantée de noir, le flot des rênes fouettant son poignet,
plonger avec elle.

A ce moment il a compris qu’il ne s’en sortirait pas, pas cette fois.

Il a compris que les Comanches les ont guidés dans les canyons, que sa jument avait raison, la sortie n’était pas en face. Elle, elle ne s’était pas perdue dans ses pensées, mais au final c’est lui qui a repris les rênes, lui qui l’a guidée dans le mauvais chemin et lui qui les a fait plonger tous deux vers une mort certaine.

La chute dans cet enfer grisâtre lui a semblé une éternité, l’impact brutal, inattendu et si soudain qu’il lui a semblé qu’il avait juste cligné des yeux.
Oui, c’est ça, ses yeux ont juste cligné et maintenant ils se rouvrent, ce n’était que son imagination probablement.

Cependant il est revenu en arrière, revenu à cet instant suspendu, à sa main gantée de noir avec ces traits de cuir marrons si particuliers, et à nouveau il a vu sa main plonger vers le vide, après le guidon de sa Triumph.

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