poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

Il y a le ciel, et en-dessous du ciel, la route. Sur la route, il n’y a rien. Le béton sombre est craquelé par endroits, et des touffes d’herbe sèche ont jailli de ces îlots sauvages.
A gauche, quelques herbes aussi, peut-être, de celles qui poussent chichement en altitude, et qui s’ouvrent sur un ravin de plusieurs kilomètres, que la route en étages caresse au fil du jour qui passe. A droite, vers le sommet, comme piqués là par un jardinier gigantesque, de petits groupes de sapins d’un vert clair qu’un soleil sans entrain ne traverse pas. Aucun bruit : c’est l’hiver. Ou alors, peut-être, un ronronnement. Mais pas là : il faut remonter encore, poursuivre la route et avaler les virages pour que le murmure se fasse plus clair, plus insistant, plus certain. Voilà, un ronronnement certain, continu, suspendu quelques dizaines de mètres plus haut : celui d’un moteur.

La route est vide. On peut l’inspecter minutieusement, trouver quelques insectes survivant au froid, traversant le désert de roche froide, on n’y trouvera pas l’ombre d’un fauve. Pourtant, le ronronnement est bien là, à cet endroit précis, à ce niveau-là de la montagne, et il faut monter encore, et se pencher sur le ravin qui jouxte la route pour observer un petit renfoncement dans le bitume. Un trou. Il y a un trou sur la route. Il y a un trou sur la route et rien ne permettait de le deviner depuis l’aval, d’où l’on vient, et on voit que le trou n’a pas demandé à être là, il est une conséquence nécessaire du mauvais entretien de la route que les habitants de la vallée, qui montent là régulièrement pour se rendre tout en haut, demandent depuis plusieurs années, sans succès. Il y a un trou et juste derrière le trou, une trace sombre sur le bitume, comme si on l’avait chauffé brutalement, brusquement. La trace forme une courbe, jolie, harmonieuse, une courbe qu’on aurait aimé voir affichée dans un musée lors d’une exposition expérimentale, dans son cadre de béton, avec la petite fleur qui pousse dans le trou qui le précède. Une courbe qui traverse la route, pour rejoindre le petit rebord séparant le ravin du bitume, qui vient assombrir l’une des lignes blanches qui séparent les deux sens de la voie, et puis qui disparaît entre les cailloux et la végétation.
La courbe a disparu mais le ronronnement persiste, il insiste tant et tant qu’il est devenu un beuglement, immobile, une continuation sonore du mouvement des pneus sur la route, une symphonie mécanique qui a pris son indépendance des lois de la physique, et qui retentit là, à cinq mètres de toute surface en dur, dans le vide que crée la montagne.

La moto qui produit le beuglement sourd a voulu évoluer trop tôt, devenir oiseau, ULM, parapente, avion, navette spatiale, refuser de se cantonner à sa place de véhicule terrestre. La Triumph Bonneville Bobber est une moto romantique, comme celui qui la conduit, cherchant toujours à repousser les limites du possible.
La Triumph Bonneville Bobber a oublié que c’est aussi un ravin qui sépare le rêve de la réalité.

Accroché à la poignée droite de la Triumph Bonneville Bobber, il y a un gant. Dans le gant, il y a une main, et si l’on remonte les lignes droites et les virages du cuir qui vont de la main gantée au casque noir, qui attendent dans le vide de savoir si la Triumph saura devenir un planeur comme un autre, on pourra remarquer que tous les muscles du chauffeur de la moto se sont contractés depuis une seconde, à partir du moment où le trou a poussé le véhicule vers son rêve, et que la main s’agrippe à la poignée comme s’il se fut agi d’une branche.
La main est serrée sur la branche. La deuxième main de Michel repose dans le vide.
La troisième est disposée, nonchalamment, sur sa poitrine, tandis que la quatrième, joue avec la coque d’une noix, dont la chair a été digérée voilà plusieurs jours.

L’hiver, cette année, est particulièrement rude, et le doux soleil qui filtre à travers les arbres n’est qu’une maigre consolation qui ne permettra pas à Michel de passer l’hiver.
Au-delà du petit bosquet d’arbres – loin d’être suffisant pour former une forêt dans ce qui ressemble à une savane immense – tout au bout de la plaine et des herbes folles qui y poussent, il y a une colline, à peine, un tumulus qui forme une bosse sur le plat du paysage. Sur sa branche, le jeune primate – à quelques mois de devenir un adulte – ne se doute pas que cette colline est le fruit de la rencontre, loin sous les racines de son arbre, de plaques tectoniques qui s’entrechoquent avec une violence aussi inouïe qu’imperceptible, un combat de boxe géologique sur plusieurs centaines de millions d’années, avec les continents pour ring.

La colline pousse, comme le font les arbres et les jeunes de son clan, pousse sur des espaces et des temps qui verront les lointains descendants de certains élus du groupe cultiver, transformer, aimer la chaîne de montagnes qui s’élèvera bientôt sur ce sol encore trop aride. En-dessous de Michel, qui ignore encore comment il pourrait former ces sons étranges « michel », tout le clan occupe les branches de l’arbre imposant et de ceux qui les entoure. On ne distingue guère plus qu’une vingtaine d’individus, enfants et nourrissons pendus au cou de leur mère, compris. Chacun joue, cherche de la nourriture – des insectes vrombissent entre les feuilles, des fruits échappent à l’attention des cueilleurs – s’épouille. Michel a faim, il sent son ventre qui se tord, qui lui parle. Les adultes se sont réservé la meilleure part, et lui n’a pas été assez rapide pour sauver autre chose que cette maigre noix, qui est tout ce qu’il mangera aujourd’hui.

Michel n’est pas de ces jeunes qui se laissent faire. Il l’ignore, mais c’est un romantique, de ceux qui ne croient pas à la fatalité. En un mot : un romantique.

Il faudra atteindre des siècles et des siècles encore pour que ce mot prenne un sens, pour que la langue que Michel utilisera existe, pour que le langage soit inventé, pour que l’humanité se rassemble autour de grands feux et éprouve la nécessité de raconter des histoires et de leur donner des noms.
Pour l’instant, Michel parle avec son corps tout entier, ses quatre mains, la petite queue qui permettait à ses ancêtres de trouver l’équilibre sur ces mêmes arbres
pluricentenaires, ce membre que l’évolution peu à peu retire à son espèce. En lui, l’humanité bafouille, quelque chose s’est réveillé mais peine à ouvrir les yeux.

Pourtant, ce quelque chose de plus, cette conscience s’est bien installée, confortablement, au centre du corps et de l’esprit du primate. Quelque chose qui grandit à mesure que la queue disparaît, et qui servira bientôt de prétexte à considérer tout ce qui porte encore une queue, tout ce qui ne pense pas pareil, comme autant d’êtres à disposition, comme la noix l’est à présent dans la main de Michel.
Mais Michel ne pense pas à cela, il n’a pas le temps : il a faim.

Alors, pour passer le temps et la faim, il contemple le ciel au-dessus de sa tête, les grands oiseaux qui passent, et se dit qu’il aimerait bien leur ressembler, voler à son tour, connaître d’autres choses que cet arbre énorme et monotone, les brimades, les privations.
Michel plonge son regard vers le sol, les racines immenses, où quelques adultes fouillent, désœuvrés. Et une envie soudain grandit en lui, comme une petite plante,
comme les prémisses d’un arbre fruitier. Michel se lève avec aisance, en équilibre sur ce qui lui tient lieu de foyer, puis d’un bond, rejoint l’une des plus petites branches en aval de la sienne. Il est suspendu dans le vide, l’une de ses mains encore accrochées à l’un des branchages qui lui ont permis, la veille, de monter jusque-là.
Suspendu dans le vide, Michel éprouve une fraction de seconde l’impression étrange du déjà-vu, du déjà-traversé. Il est soudain dans son corps, traversé de la perte de ses deux mains inférieures, de son équilibre, il se sent subitement vieux, très vieux, là, à trois mètres de la route et de toute surface solide, très vieux mais terriblement vivant.
Il sent qu’il n’a plus été aussi vivant depuis des années, depuis que tout jeune, il partait à l’aventure, avec un sac sur le dos et les montagnes au loin à gravir.

Depuis les racines, le ciel disparaît. Il ne reste plus que les grandes cimes des arbres, sombres dans l’air d’hiver, les grandes cimes et le silence du clan disparu. Michel se cache des trois adultes isolés qui sont là, à une vingtaine de mètres, à parlementer vigoureusement autour d’un fruit non identifié.

Qui se risquera à le goûter ?

C’est sa vie qu’on engage, mais c’est aussi l’assurance d’un repas entier pour le plus aventurier d’entre eux. Michel détourne son attention, il a autre chose à faire, à voir. L’Arbre, le grand arbre du clan et de la famille ne lui suffit plus. Il a vu la colline depuis sa branche, et qui sait ?

Derrière la colline pourrait se cacher le paradis sans dieu dont une partie de son cœur lui suggère qu’il doit le trouver. Alors, il reviendra parmi les siens et enfin
il ne sera plus cet adulte en devenir, ce demi-enfant que l’on porte autour du cou, ce sans poil que personne ne regarde. Premier du clan peut-être, de mémoire de primate en tout cas, Michel saute souplement des racines et ses pieds simiesques retombent sur le sol doux et jaune qui entoure le grand arbre, sans que personne ne s’aperçoive de sa disparition. Il est libre.
On fait grand cas du monde extérieur : c’est le propre de l’imagination que de voir les fruits moins secs ailleurs.
Aussi, c’est de la déception que Michel, ou du moins la petite part invisible du primate qui brillerait si fort dans les yeux de Michel, quelques millions d’années plus tard, lorsque naîtrait son premier enfant, ressentit en touchant le sol pour la première fois de son existence. Les fleurs absentes, l’herbe jaune, l’absence d’air qui donne l’impression d’étouffer à chaque mouvement, rien : jamais le jeune primate n’avait été si loin de voler.

Il fut tenté de revenir sur ses pas, se suspendre à nouveau à sa branche, attendre son tour pour le prochain repas, respecter la hiérarchie et les coutumes de son peuple, à regarder passer les oiseaux dans le ciel bleu en attendant le printemps.
Mais quelque chose – le même quelque chose qui l’avait pouss à descendre de l’arbre, et qui le pousserait dans longtemps à prendre sa moto pour faire un tour sur
les hauteurs un après-midi d’hiver, quelque chose le retient. Une impression, un sentiment, et aussi le petit bosquet au pied de l’arbre voisin, et que ses racines
empêchaient de voir depuis l’altitude du sien. Dans le bosquet il y a de petites baies sombres, que Michel reconnaît aussitôt : jadis, il y a très loin, il en avait goûté une, une seule, épargnée par sa mère au commencement d’un été faste.
C’est ce goût qui est revenu dans la bouche de Michel, tant du primate qui s’est précipité sur ses quatre membres vers le bosquet, maladroitement, trébuchant de se mouvoir platement, tous ses repères d’acrobate désormais inutiles, et dans celle du pilote suspendu dans le vide, la scène défilant sous ses yeux effarés et les drupes
sucrées dévalant dans sa bouche pour éclater les unes après les autres.

Les ronces s’accrochent aux poils, à la chair des bras de Michel, mais lui ne voit que les mûres juste à portées de dents, et malgré le sang qui glisse en filet le long de ses membres, Michel dévore le buisson entier.
Le paradis, pense Michel, le paradis n’est pas de l’autre côté de la colline ; il est au bas de l’arbre, juste au-delà de toute sa vie, de tout son clan qui a bien eu tort de rester perché là-haut, hors de portée de tous les plaisirs de la terre. Le ventre plein, un sourire satisfait sur son visage, Michel s’allonge à côté du buisson de mûres et il croit percevoir à travers les branches un très grand oiseau planant là-haut, un oiseau étrange et sans ailes.

Perché sur sa moto, Michel en pleine chute connaît un moment de paix, de plénitude, en apesanteur quelque part entre ce monde et un autre.

Cependant le primate fier de sa découverte a oublié pourquoi son clan s’est réfugié dans les branches, pourquoi depuis des millions d’années toute l’évolution a contribué à faire de son espèce des spécialistes de l’acrobatie, des saltimbanques sans public : des singes.

Et peut-être est-ce à ce moment précis qu’oubliant tout de la paix qu’il avait connue là-haut pour rencontrer celle que le sol pouvait lui procurer, peut-être est-ce à ce moment précis que Michel a eu l’idée de devenir véritablement humain.

A quelques mètres du primate allongé sur le sol, ivre de sucre, des feuillages s’agitent.
Michel ne les voit pas, il attend le retour du rapace étrange dans le ciel, il attend que les nuages passent, que le printemps arrive, que son humanité naisse, il attend
d’oublier d’être un singe pour devenir autre chose.
Les feuillages s’agitent, s’agitent et se mettent à feuler. C’est un bruit que Michel n’a jamais entendu, un bruit, un grondement qui rejoint dans sa force sa surdité, le moteur de la moto lancé à pleine vitesse dans le vide d’une montagne quelques centaines de siècles plus tard.

Michel comprend que quelque chose ne va pas, il lève la tête, regarde autour de lui et un instinct que ses ancêtres ont passé des millions d’années à perfectionner avertit que les feuilles ne sont pas que des feuilles, qu’il y a autre chose, tant bien que mal Michel se relève sur sa troisième main maintenant malgré son ventre faim quelque chose le pousse, une curiosité, la même qui lui a fait découvrir le parterre de la forêt il s’approche claudiquant à trois pattes en poussant quelques murmures étonnés, à voix très basse.
Soudain le feuillage s’ouvre derrière les grandes feuilles et les fleurs multicolores, deux yeux soudain brillent dans le crépuscule. Dans le monde de Michel, les yeux sont comme une grammaire, un regard c’est un langage et si l’on pouvait traduire cette langue, ces deux yeux perçants signifieraient : « passe-moi le sel ».
Michel se trouve à une trentaine de mètres des racines. Des adultes, alertés par le même instinct, sont venus de ce côté-ci de l’arbre et aperçoivent l’énorme félin qui
approche pas à pas du jeune primate et quoique celui-ci se trouve face au prédateur les adultes l’avertissent, à grand renfort de signes et de cris. Confusément Michel sait que c’est une histoire de secondes et de la même manière qu’il a laissé la moto sortir de la route, Michel souhaiterait plus que tout que ses membres l’éloignent des deux phares du tigre à dents de sabre.
Puis, subitement, la scène s’accélère : le moteur beugle à nouveau, le félin s’avance, Michel s’enfuit : à quatre pattes d’abord, puis les mains tendues vers les racines, à quelques pas ; sur ses deux jambes, Michel s’enfuit, et court, à perdre haleine, celle du tigre sur ses talons. Il court, saute, et sa silhouette en mouvement se confond avec celle, suspendue dans le vide, du pilote dans sa montagne. Il est trop lent, et le félin trop agile : les proies tombées des arbres sont pour lui aussi aisées à cueillir que des fruits à la fin de l’été. Alors que dans un rugissement les dents immenses sont sur le point de se refermer sur sa chair, Michel s’accroche à la première racine qu’il rencontre.
Michel s’accroche à la première racine.

Celle-là est faite de plastique et d’un peu de métal : elle ne se déploie vers aucun sol, aucune cime ; seul le ciel qui les surplombe demeure remarquablement semblable à celui qui, des millions d’années plus tôt, se refermait à jamais sur le jeune singe, le premier à se relever et à courir sur la surface de la Terre.

Michel, lui, a réalisé un autre rêve, que chacune de ses réincarnations avant lui avait partagé : il se met à voler, accroché à sa Triumph, à voler comme Icare vers le soleil d’hiver, sans retomber, sans retomber.

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