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En plein vol plané, Michel aperçoit le sol plus bas. L’adrénaline du vol plané – un court instant éprise de liberté – a laissé place à la peur, d’un coup. Elle infuse le corps tout entier de la tête aux pieds. Il s’était toujours senti en sécurité, serein, libre lorsqu’il chevauchait sa bécane. Un quart de seconde d’inattention, seulement un quart de seconde, une assurance trop vite acquise, et tout s’effondre. Un ascenseur émotionnel à finalité macabre.
Michel ferme les yeux dans un dernier élan d’apaisement. Il le sent, personne ne viendra à son secours une fois qu’il sera en bas, il a le pressentiment que la fin est
proche. Quelle ironie ! Lui qui avait toujours éprouver le besoin viscéral d’être seul et qui n’appréciait guère la compagnie de quiconque, le voilà au crépuscule de sa vie en train d’espérer que quelqu’un vienne finalement à sa rescousse.

Simultanément à la chute, son corps tout entier se retrouve aspiré dans un tourbillon vertigineux. La perspective de s’écraser bientôt au sol, poussé par une attraction sur laquelle il n’a aucune prise, réveille en lui des souvenirs qui le dépassent. La vie et la mort s’emmêlent, comme pour sceller définitivement le passage de cette âme singulière sur terre.

Février 1946. Michèle vient au monde en terres normandes. Dehors, les rayons du soleil flirtent avec le givre des dernières gelées. À peine née, elle se retrouve ballottée de bras en bras. Expédiés les premiers pleurs, la petite est calme et sereine, comme s’il lui avait été confié que les dés étaient jetés d’avance et que cela ne servait à rien de s’égosiller.
Sa conception est issue d’un amour interdit. Quand sa mère, Simone, rencontre son père, Michael, elle a 16 ans. La France est en fête. Finies l’angoisse, le poids de la guerre, les restrictions de vivre. La liberté, enfin ! La Libération sourit à cette jeune fille en fleurs qui vient de passer ses plus belles années à encaisser une vie qui n’aurait pas du être la sienne. Après l’engouement, la désillusion. Elle l’apprendra à ses dépens : batifoler avec l’ami ou l’ennemi, peu importe. Un étranger reste un étranger.
Mais c’est trop tard, elle porte le fruit d’une liaison dévorante et éphémère partagée avec un soldat américain. Quelques jours à peine après l’engagement charnel qui les unit le temps d’un bal populaire, Michael repart dans son pays d’origine laissant Simone seule dans de beaux draps. Lorsque son ventre s’arrondit et qu’il n’est plus possible de le cacher, c’est elle que ses parents cachent. Il est hors de question que cela ne s’ébruite au village : l’opprobre serait jeté sur sa famille, ou pire, sur ses jeunes soeurs dont la réputation ne mérite pas de pâtir de la si indélicate attitude de leur aînée.

Simone passera les dernières semaines de sa grossesse dans un couvent géré par des bonnes soeurs, épargnée par les regards mais pas par les coups, les saintes
femmes ayant à coeur de lui donner une bonne leçon. Dès sa naissance, Michèle sera confiée à une famille de paysans qui l’élèveront contre une maigre indemnité.

1962. Des années maintenant que Michèle grandit au sein d’un foyer garni d’une progéniture nombreuse et foisonnante. Ils sont 12 enfants, parfois 13, 14 ou 15 en
fonction des arrivées et des départs. La vie est rude avec peu de moyens, d’espace et d’affection. Il n’y a aucune intimité dans ce foyer où chaque recoin est investi. Malgré cette absence de solitude qui lui pèse parfois, Michèle s’estime heureuse. Finalement elle n’a que peu de repères et ne connaît rien d’autres que cette vie là. Pour elle, les journées sont laborieuses : une succession de tâches ménagères quotidiennes, ponctuées par quelques petits travaux dans la ferme pour aider en fonction des besoins. C’est là qu’elle le rencontre, un jour où lui est confiée la confection du déjeuner destiné à rassasier les hommes qui s’échinent au champ en cette dure période de moisson.

Quand il entre dans la cour de la ferme chevauchant son bolide à deux roues, son coeur s’emballe. Sa silhouette, son style, son charisme… Elle est bouche bée face à
cet homme qui ne ressemble en rien à ce qu’elle a connu jusqu’à présent. Et pourtant, elle en a vu passer des « prétendants » ! Du haut de ses 16 ans, les avances de la gente masculine lui sont malheureusement familières. Chaque semaine, inlassablement, elle repousse les gars du coin qui par pur esprit de conquête se taperaient bien la gamine sans famille. Des vieux, des bedonnants, des maris, des bourgeois, des ouvriers : Michèle a rapidement intégré qu’il n’y avait pas de profil type.
Ils sont des prédateurs, elle est une proie.

Mais lui, c’est autre chose. Il rayonne. Elle apprendra qu’il s’appelle Olivier et qu’il s’agit d’un lointain cousin de la famille dont les parents sont partis il y a quelques années en région parisienne pour travailler en usine et espérer une vie meilleure, loin de leur campagne normande.
La météo en ce mois d’août est capricieuse. Les hommes au champ souffrent de la chaleur, écrasante et moite. Telle une cocotte-minute, le ciel exulte de temps à autre en un tonnerre d’éclairs et de pluie brûlante, comme pour vider ce trop-plein qui l’accable. À l’image de cette atmosphère particulière, les coeurs de Michèle et Olivier s’embrasent.

Rat des villes, rat des champs. Lui issu d’une famille d’ouvriers, elle sans-famille.
Pendant 2 semaines, ils ne se quittent pas des yeux. Il lui parle de musique (d’un certain Johnny Hallyday qu’il adore et qu’elle sera amenée à écouter en boucle les
années qui suivent leur rencontre). Il l’emmène faire des tours sur sa moto, loin des autres. Il se retrouvent et laissent libre cours à leur affection à l’abri des regards. Six ans les séparent et pourtant, c’est comme si rien ne pouvait entraver l’alchimie qui opère entre eux.

Michèle n’a que 16 ans et ne connaît pas sa mère, si son père. Elle n’a aucune idée d’où elle vient, de l’histoire qui la précède. Enfant abandonnée, sevrée dès le plus
jeune âge, elle se retrouve livrée à elle-même dans une famille qui l’accueille mais qui n’est pas la sienne. Cet été-là, elle goûte à ce sentiment d’appartenance qui lui manquait. Olivier devient sien, un repère, un socle. Ils s’aiment, d’un amour vrai et sincère. Une histoire tout droit tirée d’un conte de fées à un détail près : la monture du prince charmant ne carbure pas au foin mais à l’essence.

Qu’est-ce qu’il en rêvait !
Deux ans qu’il travaille d’arrache- pied à l’usine Renault de l’Île Seguin, sur les traces de son père, et qu’il économise chaque centime pour pouvoir s’offrir le même bolide que son idole (qui deviendra bientôt l’idole de toute une génération) : une Triumph Bonneville T 120 R.
Sur la moto d’Olivier, Michèle rêve de grands espaces, de l’Amérique dont il lui parle sans cesse et où il lui dit qu’ils iront un jour ensemble. Un tapis rouge semble se dérouler sous ses pieds. Olivier et ses envies d’ailleurs l’invitent à rêver de perspectives bien plus prospères que ce qu’elle n’aurait oser imaginer. La liberté, enfin!

Ce qui devait arriver arriva : Michèle tombe enceinte.
Panique totale : elle est encore une enfant et n’est pas mariée. L’avortement n’est pas légal dans la France de 1962 et il faudra attendre encore plus de 10 ans pour qu’il le soit. Elle n’est malheureusement pas un cas isolé.
Combien de jeunes filles se sont retrouvées empêtrées, fécondées, esseulées ?
Les avortements illégaux pleuvent. Opérées de manière artisanale, à l’aide d’aiguilles à tricoter, par des femmes qui la plupart du temps n’ont aucune notion de médecine, certaines perdent la vie. Certains oiseaux de mauvaise augure en font un commerce, une aubaine financière : après tout, elles n’avaient qu’à pas s’offrir aux premiers venus.
Après s’être faites blousées par des hommes qui leur juraient monts et merveilles, elles se retrouvent seules, parfois fille-mère s’il était trop tard pour mettre un terme à leur grossesse. Leurs amants eux prennent la poudre d’escampette, effrayés par l’éventuelle paternité d’une relation où ils ne s’engageaient que charnellement.

Olivier est différent lui. Michèle le savait, et il le confirme : il la demande en mariage dès qu’elle lui parle de la situation. Chose dite, chose faite : ils se marient à la fin de l’année 1962, Michèle âgée de presque 17 ans et enceinte de 3 mois. Ils emménagent ensemble en région parisienne, près de Boulogne-Billancourt, dans l’un de ces grands ensembles qui s’érigent un peu partout en banlieue et leur permet d’accéder à la propriété. Lui toujours ouvrier dans l’usine Renault, elle qui entre comme ouvrière dans une usine textile.

Au premier enfant s’en ajoutent deux autres. La vie suit son cours, légère et simple. Olivier rêve toujours de partir vivre aux États-Unis, sa soif d’ailleurs attisée par les aventures de son chanteur favori qui occupe une place de plus en plus importante dans sa vie.

Quand est-ce que tout a basculé ? Michèle ne saurait dire exactement. Après des années de mouvements sociaux qui confèrent au couple des acquis importants, les années 1970 marquent un tournant et la dépression industrielle s’amorce. La légèreté du début s’envole. L’usine Renault où travaille Olivier n’a plus besoin d’autant
d’ouvriers et il se retrouve remercié. Au sentiment de liberté et d’une vie meilleure succède une descente aux enfers inattendue.
Michèle prend quelques ménages en complément de son travail d’ouvrière textile.

Jamais chez elle, elle court d’un employeur à l’autre pour maintenir les revenus et le niveau de vie du couple. Un temps à la recherche d’un autre emploi, Olivier se laisse rapidement aller à des chimères oniriques. La période est peu propice à retrouver un poste dans l’industrie et il n’a plus l’ambition d’évoluer en tant qu’ouvrier. Il s’imagine chanteur, à l’assaut de contrées étrangères, d’une vie plus fantasque.
Petit à petit, insidieusement, il sombre dans l’alcool. Michèle rentre tard et le retrouve régulièrement affalé sur le canapé, des bouteilles vides à côté de lui, un vinyle de Johnny Hallyday qui tourne en boucle.

Elle trime, il boit. Elle essaye de l’aider, de le sauver, lui ne la supporte plus. L’alcool amplifie chacun de ses ressentis. Bon dieu qu’elle l’agace cette bonne femme qui l’empêche de pouvoir réaliser ses rêves. Il est coincé là, avec elle et ses mômes qu’il a pourtant aimés mais qui lui semblent aujourd’hui un obstacle à la vie qu’il aimerait mener. Un jour alors que Michèle pleure et le supplie de ne pas se resservir le verre de trop, Olivier lève la main. Tétanisée, elle n’a pas le temps d’esquiver et voit s’abattre sur elle cette main qui lui était autrefois si douce. Cette première fois ne sera pas la dernière. Impossible de compter sur les doigts d’une main les coups qu’elle recevra dans les quelques années qui suivront. Lot de consolation : il épargne les enfants qu’il ne touche pas et qui n’auront qu’à subir les scènes terribles de violence physique et verbale envers leur salope de mère. Michèle encaisse et espère qu’un jour le cauchemar s’arrêtera. Elle conserve au fond d’elle l’image de celui qui l’a sauvé d’une vie qui s’annonçait misérable. Elle garde l’espoir de réussir à préserver ce cocon familial qu’elle avait tant rêvé.

1976. Force est de constater que les choses ne changeront pas. Olivier plonge, Michèle sombre. Elle ne parvient plus à assurer les revenus du couple malgré ses
deux emplois. Elle songe alors à une solution dont la mise en oeuvre la terrifie.

Évocation de leur vie d’antan, la Triumph d’Olivier trône dans le garage de leur immeuble. Imbibé d’alcool à longueur de journée, il ne l’utilise plus et elle n’a pas
bougé depuis des semaines. Michèle entreprend alors de la vendre à l’insu de son mari. Le choix s’impose à elle et elle en mesure les conséquences : quand il s’en
rendra compte, Olivier la battra. Elle se résoudra une nouvelle fois à prendre des coups mais elle sera en mesure de payer les factures et de protéger ses enfants de la venue d’un huissier qui les mettraient tous à la rue.
Après quelques jours de répit pendant lesquels Michèle souffle enfin, c’est le drame.

Olivier écoute en boucle la nouvelle chanson de son idole, « L’étranger ». Il chante à tue- tête les paroles.
« J’ai sauté un mur une nuit pour emprunter une moto. Une moto.
Et quand les flics m’ont poursuivi,
Ils n’ont jamais vu que mon dos, que mon dos
Car je suis l’étranger, c’est pour m’enfuir que je suis né ».
Il se sent pousser des ailes et décide d’enfourcher sa bonne vieille bécane pour aller faire un tour et découvre alors qu’elle n’est plus là. Il remonte dans l’appartement et interpelle Michèle qui cuisine.

Quand elle le voit revenir, son coeur bondit. Elle ne cherche pas à lui mentir, espérant que la tempête passe au plus vite. Elle pleure, s’excuse, lui dit qu’elle n’avait pas d’autres choix. Mais il est trop tard.

Olivier se jette sur elle. Comment a t-elle osé ?

La Triumph était sa fierté, sa gloire. Le seul trophée qu’il lui restait pour se sentir vivant. Il ne maîtrise plus sa colère et commence à frapper sa femme encore plus fort qu’à l’accoutumée. Michèle hurle et tente tant bien que mal de se protéger des coups, prostrée dans un coin de la pièce. Les coups de pied et de poings pleuvent sur elle. Les noms d’oiseaux fusent. Les enfants – alertés par les cris de leur mère – attendent que ce soit fini, cachés dans leur chambre. Ce type de scène est ordinaire pour eux et Michèle leur a souvent répété que quand papa n’est pas content, il faut les laisser seuls avec maman.

Cette fois, Michèle sent au fond d’elle que la violence est exacerbée. Ulcéré et hors de lui, Olivier l’empoigne soudain par les cheveux et la soulève du sol. L’espace d’un instant, Michèle suffoque et il la jette contre l’évier où sa tête vient s’encastrer. La douleur est impensable, le sang jaillit. Son corps s’effondre contre le sol froid de la cuisine, telle une poupée désarticulée.

Michèle n’est plus.

Toujours en pleine descente, Michel revient à lui un instant le temps de rendre son dernier souffle.

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