poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

Michel en est à un moment particulièrement intéressant de sa vie. Ou disons plutôt de sa trajectoire. La nature inhabituelle de sa position spatiale à laquelle s’ajoute –et cela se comprend- une certaine agitation émotionnelle, l’empêchent de prendre toute la mesure de l’instant qu’il vit.
Un observateur attentif, informé et suffisamment flegmatique pour jeter un regard dénué de passion sur la scène – disons un balisticien myope – ferait remarquer que l’accélération verticale de Michel (et celle de sa très séparable Triumph) est sur le point de s’annuler. Dit autrement, lorsqu’il a effectué sa sortie de route, il y a de cela au moins 5 bons dixièmes de seconde, Michel a commencé par s’élever, un peu à la manière d’un skieur qui vient de prendre une bosse. Au risque de mettre un terme à un suspens aussi intenable qu’excitant, nous sommes en mesure de prédire que cette ascension va être suivie par un très très court instant de suspension avant que la réalité de la gravité ne se fasse sentir dans toute son invisible impétuosité, accélérant Michel, sa Triumph et ses beaux gants de cuir vers le sol situé -la nature est parfois si prévisible- quelque part en contrebas.

Michel en est précisément là. A cet instant de suspension. Le film de ses vies continue de défiler par toutes les fibres de ses sens, saturant ses terminaisons nerveuses de messages aussi rapides que changeants. Pourtant, à quelques signaux discrets envoyés par son oreille interne comme par ses viscères qui se font moins lourds et qui dans quelques microsecondes commenceront à flotter,Michel perçoit qu’il est à une sorte de point d’équilibre.
Cette proximité avec l’état de grâce ne lui est pas nouvelle. Il l’a expérimentée à plusieurs reprises au cours de ses nombreuses incarnations. Il en est une pourtant qui s’impose sans partage et qui le ramène à cette vie dure, exigeante, épuisante et bénie qu’il a commencée sous le nom de Mahâl.

En un éclair mnémonique, un jour précis lui revient avec netteté.
« Ananda ! »
Aucune réaction.
« Ananda ! »
Même chose.
« Ananda, bougre d’âne ! Réveille-toi ! »
Cette fois-ci, Ananda a bougé. Mais c’est davantage à cause du coup de pied que Mahâl vient de lui décocher que par un effet de sa volonté. Et pour cause : Ananda et sa volonté sont en ce moment tout entier mobilisés à dormir pour tenter d’assimiler la quantité phénoménale de lait de coco fermenté ingurgitée jusqu’à tard ce matin. Mahâl soupire : il dégrise plus vite. Il est donc habitué à ces lendemains de soirée solitaires. Il boit peut-être moins aussi.

Le spectacle fréquent de son compère avachi sur le sol dans des postures qui nient la dignité humaine est sans doute une incitation à la mesure. Il le regarde encore une fois et sourit : le visage endormi d’Ananda diffuse une telle béatitude…
Mahâl se lève : une promenade lui fera du bien et visiblement, il a encore un peu de temps devant lui avant que son compagnon ne se réveille. Il choisit le chemin de terre qui va vers la forêt et la fraîcheur du sous-bois. En passant devant les dernières maisons du village il salue Sathya baba, qu’il connaît depuis son enfance. Mais la vieille femme détourne le regard après l’avoir aperçu, une expression de réprobation peinte sur le visage. Il est vrai que Mahâl n’offre pas une allure très présentable en ce début d’après-midi. Il hausse les épaules, approche de l’orée de la forêt et s’enfonce sous les frondaisons. Quelque part, Mahâl envie Ananda : sa capacité à se vautrer sans restriction et sans limite dans la beuverie et les excès n’est pas admirable en soi, mais elle révèle une certaine entièreté, une aptitude à se donner entièrement et sans arrière-pensée à une activité. Quelque chose dont Mahâl ne se sent pas capable. En tous cas pas avec l’alcool. Ni avec le jeu d’ailleurs. Ni la nourriture non plus. Le sexe peut-être. A voir. Il cherche ce qui lui sera ce que la boisson est à Ananda.

Il en est là de ses réflexions lorsqu’un tintement lointain attire son attention. Parmi les bruits de la forêt qui lui font écrin, ce son est à la fois harmonieux et inattendu. Curieux, il choisit les embranchements du chemin qui l’approchent de l’origine du tintement.
Alors que celui-ci est encore distant, il aperçoit entre les troncs, une forme blanche venir à sa rencontre par le chemin qu’il suit. Il s’arrête pour observer l’homme s’approcher, car c’est un homme qui s’avance, en habit immaculé.

Il y a quelque chose de remarquable dans la marche de l’inconnu. Un rythme, une régularité, une persistance, une douceur associée à une précision qui semble
irréprochable. Mahâl est hypnotisé par le mouvement des jambes. Ce n’est que lorsque celles-ci s’arrêtent côte à côte, en face de lui, qu’il lève les yeux le long de la tunique blanche, jusqu’au visage de l’inconnu.
Quand ses yeux plongent dans le regard de l’inconnu, Mahâl est bouleversé. Son vis-à-vis est dans une posture bienveillante, un sourire léger et énigmatique flotte même sur ses lèvres. Pourtant, Mahâl se sent transpercé par la limpidité de son regard qui semble une porte sur l’infini. Ils restent ainsi, face à face, pendant un moment que ne sauraient représenter avec justesse les 3 minutes qui s’écoulent.

Avec une grâce indéfinissable, par un mouvement imperceptible, l’inconnu met fin à ce moment. Il ne s’est pas encore mis en mouvement mais Mahâl sent que ce sera l’affaire de quelques secondes. Il a une opportunité à saisir maintenant, il le sait. Il la prend à pleine main et s’écrie :
« Ne pars pas ! Parle ! Dis-moi quelque chose ! »
L’Inconnu prend son temps,mais n’hésite pas. Il semble presque qu’il connaissait d’avance la demande qui vient de lui être adressée.
Il se tourne d’abord sur sa gauche, face à un banyan aux branches immenses, et dit :
« Du temps a été donné à la graine et la graine l’a pris. Elle en a fait des racines, un tronc des branches. Aujourd’hui l’arbre donne son ombre à tous, son fruit au passant, son abri aux oiseaux. »
Après un silence de contemplation pendant lequel l’arbre semble répondre en faisant bruire ses feuilles –mais sans doute n’est-ce que le vent dans les branches, l’Inconnu se tourne sur sa droite, vers une rivière qui court, cristalline, le long du chemin.
« Du temps a été donné à la goutte d’eau et elle l’a pris. Elle a rassemblé ses sœurs, elles se sont fait un lit. Aujourd’hui la rivière donne sa fraîcheur à tous, son eau au passant, son abri aux poissons. »
Après un temps d’observation pendant lequel des gouttes d’eau semblent s’élancer vers l’Inconnu – mais sans doute n’est-ce qu’une brise de passage, celui-ci se tourne vers son vis-à-vis et le regarde de nouveau dans les yeux.
« Du temps est donné à Mahâl et Mahâl le prend. Les passants, les êtres vivants, tous sont curieux et heureux de voir ce que Mahâl va en faire. »

Frappé par ces mots comme il l’a été par le regard, Mahâl ouvre la bouche mais reste muet. Il semble qu’il ne puisse pas parler – mais sans doute est-ce le vent qui s’est arrêté dans sa gorge. L’Inconnu qui l’observe avec douceur poursuit :
« Rappelle toi Mahâl que ce qui t’attire dans le monde est à la fois ce qui t’éloigne de l’autre et ce qui t’éloigne de toi. »
Puis ses lèvres reprennent leur attitude de repos dans ce sourire mystérieux. Il semble attendre quelque chose. Une réponse que la bouche de Mahâl parvient enfin à formuler :
« Merci pour tes mots. Puisse ta route être bénie et ta parole se répandre.
– Je te remercie. Moi aussi je suis heureux de t’avoir rencontré, et je suis curieux de voir ce que tu vas faire. »
Et sur ces mots il dépasse Mahâl et poursuit sa route. Essayer de décrire ce qui se passe dans le cœur de Mahâl serait en-dessous de la réalité. Le tourbillon d’émotions, la tempête de pensées, les abîmes de réflexions, les sommets d’adrénaline qui traversent tout son Etre le maintiennent dans un état d’hébétude et d’immobilité, bien après que l’Inconnu ait disparu.
Les cloches qu’il avait entendues dans le lointain n’ont cessé de se rapprocher et bientôt un cortège de personnes recueillies et joyeuses apparaît sur le chemin. Elles ponctuent leur marche par des prières, des chants de louange et quelques sons d’instruments. Le cortège dépasse Mahâl sans lui prêter attention et lui-même ne bouge pas d’un cil. Sur la fin de la longue file, deux pèlerins l’approchent et l’un d’eux lui adresse ces mots :
« Si un jour tu souhaites manifester ta reconnaissance, l’Homme que tu as croisé s’appelle Siddartha.
Puisses-tu aller où tu dois être. »

Mahâl entend mais ne réagit pas. Les pèlerins visiblement habitués passent leur chemin et poursuivent leur route, derrière les cloches et le Bouddha.
Quelques années plus tard, Mahâl qui a changé son nom en Mihal pour signifier son changement de vie, relève la tête après une heure de prière pour Achala, la vieille veuve à qui il a tenu la main jusqu’à son dernier souffle. Il souffle et sourit.

C’est une longue journée. Elle a commencé à 5h dans le dortoir qu’il partage avec ses frères de vie, par la méditation collective. Puis la journée s’est enchaînée entre
prières, éducation des orphelins, méditation dirigée, quête de nourriture pour le midi, préparation du repas partagé avec les indigents habitués, soin aux personnes âgées abandonnées, quête pour l’ashram, accompagnement d’Achala et une heure de prière pour la libération de la vieille femme. Elle est partie apaisée. Mihal sent une satisfaction l’envahir en repensant à sa journée. Il s’étire, profite du bien-être qui glisse dans ses membres. Il en plisse les yeux de plaisir, et laisse son regard filer par la fenêtre de l’ashram vers le spectacle de la rue. Son regard erre sans objet puis se fixe.
Un homme à cheval semble faire sa cour à une femme dissimulée par les rideaux de sa chaise à porteur. Il est richement habillé et ses manières montrent son assurance. Une main délicate se glisse hors des rideaux et, si la distance empêche Mihal de distinguer clairement, les reflets de lumière sur les doigts révèlent des bagues en nombre. La main se pose sur l’épaule de l’homme et glissent vers le haut de son torse avant de remonter puis de revenir rapidement se cacher derrière le rideau. Le cavalier semble dire quelque chose puis fait caracoler son cheval. Quand les sabots retombent et touchent le sol, la monture se lance dans un galop adroitement guidé et l’homme parcourt la rue à toute vitesse avant de revenir puis de repartir.

Visiblement, une parade amoureuse tout ce qu’il y a de plus convenu et ordinaire. Mais, Mihal reste fasciné par la course du cheval et son cavalier. Cette vitesse, cette
course au milieu des badauds, la liberté que l’homme doit ressentir et toute la richesse que suppose la possibilité de réaliser cette démonstration…
Une émotion monte doucement, insidieusement, dans le ventre de Mihal. Il la reconnaît immédiatement et c’est un signal brutal qui appelle une réponse immédiate. Il détourne le regard, demande pardon, se lève et reprend le cours de sa journée : quêter pour le repas du soir et préparer la pitance de toute la cohorte des habitués de l’ashram.

Mihal s’en veut de s’être laissé aller. Il a donné prise à l’envie. Sans l’alerte donnée par une vie d’habitude, qui sait à quels excès intérieurs il serait en ce moment en train de s’adonner. Il retrouve en chemin Partik, un des jeunes estropiés accueillis par l’ashram. Quelques mots échangés avec lui, une parole de complicité, un éclat de rire et un contact affectueux de la main, réchauffent le cœur de Mihal. Il sait pourquoi il est ici, il sait ce qu’il apporte aux autres et il sait ce qu’il reçoit d’eux, grâce soit rendue. Dans cet univers de fraternité et d’altruisme, Mihal est heureux et épanoui.

Quelques fois, pourtant, l’attraction du monde se fait ressentir, avec l’envie de nourrir son égo, de lui donner toutes ces choses que le monde propose, à commencer par un statut, une maison, une monture…
Heureusement, les mots du Bouddha sont là pour l’accompagner dans les moments les plus difficiles et puis, il n’en est qu’au début de son chemin.

Quelques dizaines d’années plus tard, Celui que toute la ville appelle Mi-Baba vient de mourir. Après une vie de dévotion à servir les autres, il s’est éteint comme il l’a annoncé trois jours auparavant, dans la sérénité, la joie et l’amour de son entourage. Alors que son âme s’élève, Mi-Baba se prépare à rencontrer son Créateur qui lui indiquera ce que sera sa prochaine réincarnation. Il monte sereinement, confiant.

Son Etre a déjà vécu ce passage des milliers de fois sous différentes formes, le fait qu’il ne s’en souvienne pas n’est pas vraiment important.

Arrivé face au Grand-Tout, pourtant, c’est la stupeur qui attend Mi-Baba. Non, il n’y aura pas d’autre réincarnation. Celui qui est né sous le nom de Mahâl a su faire briller la parcelle de Dieu qui était en lui et atteindre l’état de Sainteté. Il n’a plus besoin de se réincarner. Il a complété son cycle et peut maintenant accéder au Nirvana.
Dans l’oubli de soi qui a présidé à toute sa vie adulte, Mi-Baba n’avait même pas envisagé cette possibilité. La stupeur fait vite place au rire de son manque d’anticipation, à la surprise d’avoir été jugé si positivement et surtout à la gratitude.

Gratitude envers Siddartha, envers le Grand-Tout, envers tout ce qui existe et qui a permis son élévation.
Il observe le Nirvana qu’il devine s’étendre à la lisière de son acceptation, l’ultime Oui qu’il doit dire au Grand-Tout pour accepter cet état de libération qui s’ouvre à lui. Il dirige ensuite son attention vers sa dépouille physique, qui est en ce moment entouré des pleurs et des lamentations de tous les fidèles qui l’ont choisi pour maître et qui se retrouvent à présent orphelins. L’Etre éthéré de Mi-Baba exprime ce qui serait un sourire léger sur des lèvres s’il en avait encore. Un sourire mystérieux. Que l’univers lui rend.

Il dit Oui au Grand-Tout, bien entendu. Mais pas Oui pour aller au Nirvana et se réjouir éternellement de la contemplation de Dieu en étant enfin débarrassé du voile des illusions. Dans un élan sublime de sacrifice et de renoncement à soi, Mi-Baba dit Oui au retour à l’incarnation.

Alors que la Joie sans fin est à portée de lui, l’Être qui fut Mahâl, jouisseur-né, choisit de retourner vers Terre et son cortège de souffrance. Il le fait par compassion pour tous ses frères humains qui continuent leurs incarnations. Il le fait afin de pouvoir, autant qu’il le pourra, les aider, les accompagner, les guider vers le Nirvana.
Ce faisant, Mi-Baba inscrit son nom au Panthéon des Justes, ces quelques Saints parmi les Saints qui ont choisi l’Altruisme dans sa forme ultime.

Le dernier souvenir de Mi-Baba, après avoir approché le Grand-Tout d’aussi près, après avoir été porté si haut, c’est un souvenir de chute, de retombée vers la
Terre.

S’il ne se rappelle plus de l’être dans lequel il s’est réincarné ensuite, il se rappelle distinctement cette descente vertigineuse, pleine d’incertitude, pleine d’acceptation, pleine de joie.

Michel revient à sa trajectoire hors-route. Il vient de dépasser le summum, et comme alors, il s’apprête à retomber. Ces sorties en moto, ces moments de pure illusion dirigés vers son égo, il aurait dû s’en méfier.

Mais comment se rappeler des mots du Bouddha dans une vie qui n’est pas tout à fait la même… ?
Alors que le balisticien myope pourrait affirmer que l’accélération deMichel vers le sol vient de passer de zéro à une valeur infiniment petite mais positive, Michel réalise par le mouvement de son estomac qu’il commence à choir. Il commence à tomber vers sa perte, l’écrasement et la fin.

Mais est-ce bien vers sa perte qu’il va… Le sourire énigmatique du Bouddha apparaît devant ses yeux. Il ne reste peut-être à Michel plus que 2 secondes à vivre, mais, nom de lui, elles vont être intenses !
Et comme s’il avait le choix –et peut-être l’a-t-il réellement- Michel s’élance résolument dans la suite de sa chute.

 

 

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