poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

La chute vertigineuse continue et Michel replonge dans le blanc. Toujours cette ligne blanche. Elle se transforme progressivement en un fil blanc argenté, qui devient de plus en plus épais.
Une multitude de filaments blanc argenté viennent s’y entremêler pour former une masse épaisse éclatante flottant au vent. Cette masse n!est autre que la chevelure d’une femme.
Des mèches folles virevoltant dans tous les sens, au gré du vent, lui fouettent le visage, les épaules, le dos.
Elle se tient debout, fermement ancrée sur ses pieds, prête à en découdre.
Face à elle, une centaine d’hommes armés de torches, d’haches, de pics, de massues et d’épées.

A la lisière de la forêt qu’elle habite et protège depuis sa naissance, Mika, Sorcière Blanche issue d’une lignée de mère en fille depuis un temps immémorial, n’hésite pas.
Concentrée, déterminée, elle n’a d’autre choix que d’affronter cette horde déchaînée. La tête haute, elle sait que son sacrifice est nécessaire pour la communauté.

Ses doigts enserrent fermement son athamée et son pouce, dans un geste maintes fois exécutés, parcourt le symbole gravé à sa surface : un tigre, cerclé de trois joyaux.
En dépit de la situation inextricable dans laquelle elle se trouve, l’ébauche d’un sourire se dessine sur son visage. Elle se remémore le jour où son Ainée lui a révélé son symbole totem et à travers cela, son nom au delà de tous les noms, sa forme au delà de toutes les formes.
La Tigresse Blanche.

Le son du craquement d’une feuille morte la fait sortir de sa rêverie. Elle repère immédiatement Eoin. Ses apprentis sont tous bien cachés dans les arbres, arcs et flèches en main, prêts à tirer.
Ce sont des archers hors pairs mais le plus jeune, Eoin, reste encore dispersé et peu sûr de lui.
« A la prochaine cérémonie, il devra faire ses preuves, pensa-t-elle, autrement il ne pourra rester au sein de la Guilde. »
Son attention se recentre sur la scène qui se déroule sous ses yeux. Un changement s’opère dans le camp adverse. Une forte agitation a gagné les hommes armés.

Soudain une ligne se forme en leur milieu, divisant leur rang en deux, tels deux immenses pans de mer qui s’écartent pour laisser un passage entre ces murailles humaines. Un cheval au galop s’engage dans ce couloir ainsi dégagé. Les traits d’un cavalier se dessinent dans la brume, dévoilant rapidement une
silhouette imposante, drapée d’une cape noire parcourue de fils d’or étincelants sous la lumière de la Lune.
Le cavalier et sa monture d’un blanc immaculé s’immobilisent au milieu de la prairie qui les sépare. Mika siffle subrepticement, signal pour que chacun se tienne prêt à donner l’assaut. Au même moment, le cavalier défait sa cape, lui révélant ainsi qu’aux hommes armés son identité. Son torse nu scintille sous le regard clair de la Lune. Il est entièrement recouvert de signes, qui ne sont autres que d’immenses feuilles de Ginkgo biloba.

Une immense stupeur percute Mika de plein fouet. Elle vacille l’espace d’un court instant. Ce visage. Ces yeux. Ce symbole. Jamais elle n’aurait imaginé le retrouver ici et maintenant au milieu de cette bataille. Une tempête d’émotions mêlant profonde tristesse, colère et rage est sur le point de l’envahir mais Mika est une guerrière, une sorcière aguerrie et déterminée. Rien ne pourra la perturber. Son esprit, depuis longtemps, est comme une lame de rasoir mainte et mainte fois aiguisée.
La concentration revient telle une enveloppe fine et calme, se déposant tout autour d’elle. Elle appréhende la situation autrement. Elle fait appel à ses dons développés depuis sa plus tendre enfance. A sa magie la plus profonde qui coule dans tout son être.
Elle écoute le chant qui se dégage de cet homme qu’elle a connu dans un passé reculé et enfoui en elle, pour qu’il lui révèle ses intentions. Une vision s!impose à elle. Tel un spectacle se déroulant sous ses yeux, elle voit. Elle voit au delà de cet homme, toute son histoire et sa transformation.

En un fragment de seconde, elle décide de tout arrêter. Elle plante son athamée dans le sol, symbole fort pour les siens, leur signifiant la fin des hostilités. Elle s’élance vers l’homme d’un pas sûr et sans peur, le pas d’une femme que les années de bataille, de lutte, ont forgé.

En elle tout s’éclaircit.

Cet homme. De nombreuses rumeurs couraient à son sujet. On murmurait son nom, ses multiples noms, au coin du feu. Souvent illustré dans les contes chantés par les bardes de village en village, il était connu de tous. Mais jamais elle n’aurait cru que cette légende n’était autre que l’assassin insaisissable de sa jeunesse. Derrière cette légende d’homme au corps zébré de marques dorés, se révélait être l’homme de main de l’obscurité, qui avait décimé tant d’innocents.

Aujourd’hui, le Guerrier Sage parmi les Sages. Malgré cette vision, un doute plane encore en elle.
Le cri d’un héron se fait entendre. Son corps gracieux et recouvert de plumes cendrés fend le ciel. Et d’un battement d’ailes, vient se déposer divinement au pied du cavalier. Son cou long et grêle qui porte son bec en forme de poignard se fige dans un immobilisme royal.
Mika ne peut ignorer ce signe qui vient confirmer son intuition.
Ce même héron qu’elle avait ignoré il y a des années de cela.

C’était un jour d’automne où les arbres avaient revêtu leurs couleurs vives d’or et de rubis.
Tout était paisible. Mika n’était encore qu’à l’aube de son 20e printemps. Elle venait de finir son initiation commencée dès son plus jeune âge. Elle débutait dans l’apprentissage et le maniement aussi bien des plantes, des armes que de son esprit. Surtout son esprit. Des heures et des heures à pratiquer, à se concentrer pour le maîtriser et commencer à développer ses capacités à réorganiser et appréhender la matière, les 5 éléments à travers des sortilèges et invocations.
Entièrement dévouée à cet art, Mika progressait rapidement et les Anciennes de son Clan, le Clan Cathair Mhaith, l’encourageait à travers des entraînements toujours plus difficiles et intenses.
Le soleil automnal réchauffait sa peau. La flamme qui se mouvait devant elle, au coeur du Cercle des Pierres Sacrées, où se tenait tous les enseignements et entraînements, était le centre de toute son Attention.
Elle ne perçut la présence de l’homme qui se tenait derrière elle qu’au moment où il se jeta sur elle d’un bond félin.

Cet homme. Un mercenaire solitaire. Une ombre parmi les ombres. Il l’avait repéré depuis longtemps. Avait étudié ses va-et-vient au sommet de cette colline, auprès de ce Cercle de Pierres propre aux Guildes.
On lui avait confié cette mission quelques semaines auparavant. Ravir la Tigresse Blanche, la menace la plus puissante de ce siècle, selon l’Oracle de ses commanditaires.

Lorsqu’il avait vu cette jeune femme à peine sortie de la fleur de l’âge, il avait fortement douté de leurs dires. Mais au fur et à mesure des semaines d’observation, il comprit. L’envergure de cette jeune femme. Outre sa singulière beauté, toute sensuelle, elle faisait preuve d’une ardeur, d’une volonté et d’une persévérance incomparables dans ses entraînements. Il devrait faire  montre d’ingéniosité et de vigilance pour trouver la faille qui lui permettrait de l’emmener sans bruit.

Une brèche s’ouvre un matin. Plus rapide qu’un Cobra en action, elle ne peut réagir. Il l’empoigne par l’épaule et d’un mouvement fluide, l’immobilise au sol de tout son poids. Elle n’a pas le temps de mettre en place les entraînements qu’elle pensait si bien maîtriser, qu’il est déjà sur elle.
Bâillonnée, attachée, elle n’a rien pu faire. Son coeur bat à tout allure, elle doit absolument se ressaisir et tenter quelque chose. L’homme la traîne en dehors du Cercle, et l’adosse contre un arbre.
Ce n’est qu’à cet instant que leurs regards se croisent pour la première fois.

Une explosion. Une fissure. Tout devient flou. Une sensation d’ouverture, de chaleur, d’intenses frissons. Tout à la fois. Un feu puissant et indomptable brûle leurs êtres à tous les deux, simultanément.
Cette sensation disparait, aussi fugace que son apparition, et avec elle, l’Amour qui les relie également. L’homme se ressaisit, et repart dans l’action qu’il connaît par coeur. Ce pour quoi on l’a mandaté. Quelque chose sonne faux dans cette action mais il préfère nier ce ressenti, tellement habitué à écarter tout doute lorsqu’il est en mission.

Néanmoins cette seconde de doute est celle de trop. Sans s’en rendre compte, il se retrouve désormais encerclé par une vingtaine d’hommes et de femmes, tous issus de la Guilde. Il les reconnait immédiatement au symbole gravé sur leur front. Un huit allongé. Il s’appuie sur toute son expérience et évalue la situation pour savoir quelles options s’offrent à lui. En un quart de seconde, il sait qu’il va devoir laisser la jeune femme sil veut s’en sortir vivant. Il se lance dans une danse de mort, une danse macabre où il envoie à ses opposants toutes les armes dont il dispose sur lui, poignards, fléchettes et étoiles crantées. Il touche de plein fouet quatre d’entre eux et avant qu’ils n’arrivent à sa hauteur, se hisse tout en souplesse dans l’arbre auquel il avait adossé la jeune femme.

Une longue plainte se fait entendre.
Mika vient de voir sa mère allongée de tout son long sur le sol, auréolée d’un bain de sang. Un poignard est venu se ficher au centre de sa poitrine. Elle se débat de toutes ses forces pour se détacher, une partie des siens étant parti à la poursuite du mercenaire et l’autre au secours des quatre blessés.
Elle réussit enfin à se dégager et accourt auprès de sa mère. Sa mère qui n’est autre que la chef du Clan Cathair Mhaith. Celle Qui A Dompté Les Flots. Juste et impitoyable.
Lorsqu’elle parvient à ses côtés, sa mère est déjà passée dans l’autre monde. Elle a rejoint leurs ancêtres.
Les membres de la Guilde se retournent vers elle. Elle comprend. Son tour est venu pour guider et protéger la communauté. Elle réalise que son insouciance juvénile prend fin aujourd’hui.
Dans un sursaut, elle revoit les yeux de cet homme et avec cela, la sensation de frisson et de chaleur ressentie. Comme une porte qui s’ouvre.
Un héron traverse le ciel, majestueux, dans son vol lent et puissant.

Mais Mika décide de fermer cette porte, d’enfouir cela au plus profond de son être pour se dévouer à sa mission. A ce moment précis, face à l’assassinat de sa mère, une sourde rage gronde en elle qu’elle décide de transmuter pour cette mission, celle d’aider son clan à nourrir et protéger La Lumière.

Les années passent, Mika s’affirme et excelle dans son rôle de chef de Clan et de la Guilde. Elle protège les siens et fine stratège, parvient à les épargner de cette chasse aux sorcières qui fait rage dans le pays. Mais les attaques continuent et Mika finit par s’épuiser. Elle comprend qu’il y a comme une part de vide en elle. Une blessure bien enfouie, qui l’empêche de déployer sa pleine puissance.
Alors elle lutte, elle affronte ses ennemis les uns après les autres.
Jusqu’à ce jour de Pleine Lune, où la chasse arrive à son apogée. Elle sait que cette bataille sera peut être la dernière pour elle. Mais sa foi et sa détermination l’amènent à sacrifier tout ce qu’elle a pour son Clan. Il en a toujours été ainsi et cela finira ainsi.

Mais l’arrivée du cavalier avait complètement changer la donne.
A mesure que Mika se rapproche de lui, elle ressent à nouveau la puissante haine qu’elle avait nourri envers cet homme pendant si longtemps.
Ce sentiment s’estompe brusquement et laisse place à autre chose.
Son corps tout entier commence à vibrer. À chaque pas en sa direction, une onde électrique parcourant la totalité de son être gagne en intensité.
Quelque chose en elle s’aligne, se pacifie.
L’Amour se tient devant elle.

Elle réalise que la guérison qu’elle avait cherché toutes ces années, à travers ses nombreux voyages et le perfectionnement de son Art sorcier, résidait simplement dans l’Amour.
Le cavalier descend de sa monture et ils se retrouvent face à face. Mika se sent enfin complète et lit sur le visage de cet homme un ressenti identique au sien.
Pleinement Un.

Un rayon blanc lumineux se glisse dans la hutte des deux amants.
Il vient sortir Mika de son sommeil. Ce n’est autre que la Lune, à son apogée, qui l’invite à ouvrir les yeux pour lui chanter son message.
Une Tigresse d’un blanc immaculé se trouve au pied de sa couche.
Celle-ci se relève, et d’un bond agile, se retrouve à la porte de la hutte. Sa tête haute et altière, striée de magnifiques rayures noires, se tourne vers elle et lui lance un regard éclatant de puissance et de clarté qui ne justifie aucune doute. Aucun doute sur l’action à mener. La suivre.
Jusqu’au bout de la nuit.

Mika, dans sa transe la plus profonde, se lève et marche droit vers la Tigresse. Elle commence à trottiner à ses côtés.
Dans cette nuit étoilée, cette immensité douce et calme, on peut observer une femme qui court, qui fend l’air d’un pas joyeux et léger, le long d’une falaise. Elle semble suivre quelque chose, une guidance. Les traits de son visage sont apaisés, un rayonnement émane de tout son corps.

Au loin on peut entendre le chant des baleines, comme une douce mélodie, un hymne à la vie ou peut-être à la mort, qui appelle Mika à les rejoindre.
Les peurs l’ont quitté depuis longtemps. Le bord de la falaise se fait de plus en plus proche.
Dans un moment de grâce et de félicité, elle sait que cet envol sera le dernier.
Le blanc de l’écume des vagues se rapproche et se confond avec le blanc de la brume autour de Michel qui poursuit son voyage à travers les âges.

Caroline Schwartz

 

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