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Michel entamait la dernière seconde de sa chute fatale. Il en avait pris conscience maintenant, il s’approchait inéluctablement de sa mort. Encore. Si proche du trépas désormais, ce sentiment lui paraissait étrangement familier.

Michel, l’espace d’un instant qui aurait pu durer des siècles, oubliait qui il était. Un pirate de la mer Rouge ? Une sorcière ? Une écorchée vive ? Toutes ses vies passées lui semblaient être les couches d’un même oignon. Il ignorait jusqu’où cette route le mènerait. Il fut effrayé à la perception de l’interminable chemin qui s’étendait devant lui. Il aimerait poser un jour ses deux oreilles sur la terre chaude et se laisser aller. Évacuer son âme dans un souffle d’apaisement. Le silence. Le calme auquel il aspire depuis toujours.

Loin des vrombissements de sa Triumph, loin des cris affolés des primates au-dessus de lui, loin de tous ces jacassements, ces murmures assourdissants et vains. Michel voulait goûter au sommeil éternel. Arrêter tout ça. Mettre fin au continu. Il avait les yeux rivés sur la fougère représentée sur le réservoir de sa moto. Ce n’était pas le hasard qui l’avait poussé à l’y peindre. Cette fougère, il en avait déjà vu des milliers. Ce n’était pas n’importe quelle fougère.
C’était une fougère qu’on ne retrouve que dans certaines parties reculées de Golaghat.

La jungle épaisse était son domaine. Aucun autre chasseur ne l’égalait. Tout ce qui courrait dans cette forêt, tout ce qu’y rampait, y volait, y nageait avait connu son
courroux. Il y était le roi incontesté des chasseurs de Golaghat. Personne n’aurait osé remettre en cause son autorité. Sa solitude était un gage de sa royauté. On s’écartait sur son passage, plus par respect que par véritable crainte. Il était sans nul doute le meilleur chasseur que l’Inde n’ait jamais connu. Si son regard s’arrêtait sur une proie, il pouvait la traquer pendant des jours durant sans jamais se décourager. Son corps athlétique était l’un de ses principaux atouts. Chacun de ses muscles, chacune de ses articulations semblaient façonnés de manière à optimiser ses parties de chasses, comme si les dieux l’avaient sculpté dans ce seul et unique but.

Son pas alerte et souple rendait son arrivée imperceptible à l’oreille. Il pouvait marcher sur les feuilles mortes sans émettre le moindre bruit. Aucune brindille ne se brisait sous son poids.
Dans le meilleur des cas, ses victimes pouvaient sentir son souffle chaud contre leur nuque avant de s’allonger pour toujours. Ils ne souffraient pas, le chasseur ne prenait aucun plaisir à la mise à mort, et encore moins à la torture. Ce n’était pas un jeu, ce n’était pas un sport, ce n’était qu’un acte naturel, nécessaire à sa propre survie.

Ce matin là, il interrompit sa partie de chasse hebdomadaire car son épouse l’avait appelé. Elle avait une grande nouvelle pour lui. Il allait être père. La paternité en soi ne l’intéressait pas. La seule chose qui l’avait poussé à prendre épouse, était une irrésistible pulsion à perpétrer l’espèce.

Un appel chimique entrainant une mécanique aussi vieille que le monde. Il faisait parti d’un tout, il le savait. Il ne reniait pas sa place ni son rôle dans le cycle de la vie. Il n’était que de passage et en était pleinement conscient. Il l’avait lu maintes fois dans les yeux de ses victimes. Il se souvenait particulièrement de ce cerf qui battait frénétiquement des paupières.

À cette époque, il n’était qu’un jeune chasseur et ses victimes n’expiraient pas en moins d’une à deux minutes. Chacune des dernières secondes de vie de l’animal était d’une émouvante intensité, aussi précieuse que ces pierres que certains hommes cherchent au fond des rivières. Le chasseur pouvait clairement voir dans ce regard la peur s’estomper peu à peu, quand le rythme cardiaque ralentissait après s’être emballé une dernière fois. Il comprenait que le cerf l’avait vu, l’avait considéré, et une fois qu’il avait compris, il regardait au-delà, quelque chose de plus grand que son insignifiante existence.

Depuis ce jour, le chasseur savait qu’aussi puissant qu’il était… il n’était pas grande chose. Une étincelle dans l’incendie de la jungle, la stridulation d’un grillon dans le vacarme de la nuit. À peine perçu, tout de suite oublié.
La paternité pourrait à peine lui donner l’impression d’avoir un écho dans l’avenir. Un écho qui finirait tôt ou tard par être étouffé par la fatalité. Son père, il ne l’avait jamais connu. Sa mère, il ne s’en souvenait presque plus. Il se rappelait de ses premières parties de chasse avec elle, où elle lui enseignait les techniques propres au terrain et à l’animal traqué. Mais il ne se souvenait pas d’elle. Peut-être une odeur. Une odeur qu’on ne sent que dans les profondeurs de l’Inde. Une odeur de sang et de sueur, une odeur de fleur et de gibier. L’odeur d’une reine et d’une chasseresse.

Il se rappelait du soleil qui brillait sur son corps quand elle sortait de la rivière. Une robe de diamants.
Sa mère, il n’en avait que des souvenirs lointains, des bribes. Parfois, il se demandait s’il ne l’avait pas inventée, si elle avait vraiment existée, dans cette vie. Parfois, il avait l’impression d’avoir déjà été autre chose que le meilleur chasseur que l’Inde n’ait jamais connu. Les cris agressifs de son épouse le sortirent de ses rêveries. Sans un au revoir, il l’a laissa à son sort pour rendre visite à sa seconde épouse. Ce monarque en avait trois. Chacune d’elles régissait l’un de ses territoires, comme le voulait la tradition.

Sa seconde épouse vivait sur les hauteurs qui dominaient les plaines. Il grimpa sur les roches pour la rejoindre et passer quelques instants savoureux en sa compagnie. Il ne restait jamais longtemps avec ses épouses. À l’occasion, il lui arrivait de chasser avec elles. Elles amenaient le gibier dans sa direction et il achevait le travail. Mais il ne prenait pas tant de plaisir. À dire vrai, il n’aimait pas partager ses trophées. Cet égoïsme était le fruit naturel de la royauté. Habitué à avoir tout ce qu’il désire, il peinait à partager ce qui lui appartenait.

Néanmoins, ce soir là, il s’allongea prêt d’elle. Il regardait la couche infinie d’astres qui déferlait au-dessus de la jungle. Golaghat a un autre visage, la nuit. Les grillons chantent sans sembler vouloir s’arrêter, comme s’ils retenaient la nuit. Les singes piaillent à vous briser les oreilles. Sûrement un débat futile sur la consommation d’un fruit trop mûr. L’eau calme des rivières cache les mortels crocodiles qui ne dorment que d’un œil, toujours à l’affut d’une proie égarée.
Les plaines se remettent des impacts laissés par les milliers de sabots qui les ont foulées pendant la journée. Comme des étoiles tombées du ciel, des villages
s’embrasent de feux de joie et de guerre. Ici, ils s’enivrent, leurs rires résonnent
sur les parois de la montagne.

Là-bas, ils allument leurs torches pour anéantir leur prochain. Le chasseur solitaire, roi de Kaziranga, s’endormait près de sa seconde épouse, bercé par le chant insolite de la nuit indienne et sauvage.
Il resta un moment sur ce territoire. Il allait chasser avec son épouse, se baigner dans la rivière, inspecter son royaume, et revenait trôner sur les hauteurs. Un matin, à l’heure où les grillons n’ont pas cessé de chanter, le silence pesait sur la jungle. Il y avait quelque chose d’inhabituel. Quelque chose ou plutôt quelqu’un n’était pas à sa place. Le roi solitaire quitta sa seconde épouse pour retrouver la première.

Quelque chose, au fond de son estomac, l’appelait. Ce n’était pas la faim. C’était autre chose.
Une expression primaire de l’instinct qu’on a tendance à trop souvent associer à la peur. Il cherchait partout l’épouse qui portait son enfant. Les mois avaient passer sans qu’il ne s’en rende vraiment compte, elle avait probablement accouché depuis. Il fallait qu’il la trouve. Il ignorait simplement pourquoi et comment.
Ses talents de pisteurs le menèrent à un bras du Mora Diphlu.

Il fut alerté par les insupportables cris des singes. Il ne connaissait pas leur langage, bien évidemment, mais se vantait de reconnaître leurs expressions. Ils cédaient à la panique. Pas un affolement commun, mais le témoignage d’un acte de barbarie d’une rare violence. Là, dans le courant, quelque chose flottait, bloqué par une pierre. Le chasseur s’en approcha et découvrit avec horreur un bébé.

Celui-ci avait été fraichement massacré,
sans la moindre once de remord. Le roi savait à qui appartenait cet enfant. C’était le sien. Il ne l’avait jamais vu mais il le savait. Les pères savent ces choses là. Il fut animé par une rage irrépressible. Il bondit comme un diable en dehors de la rivière et s’élança à la poursuite de l’étranger qui était venu sur ses terres pour prendre sa place. Il couru à perdre haleine mais ne s’arrêta pas. Il ne s’arrêterait que quand son ennemi serait mort.

Il chercha sur chaque pierre, sous chaque feuille l’indice du passage d’un allochtone. Les cris de son épouse lui indiquèrent où il se trouvait. Il les suivit et la trouva en fâcheuse position. Allongée sur le sol, elle tremblait comme une feuille morte. Elle tenait contre son sein son autre bébé qui lui, ne bougeait pas du tout. Elle saignait abondamment et gémissait de douleur. Toutes ses forces l’avaient abandonnées. Quand le roi s’approcha d’elle, un tigre sorti des buissons.

Le chasseur porta le premier coup. Il senti ses griffes s’enfoncer dans sa chaire. Sa mâchoire claquait à côté de ses oreilles. Un seul faux mouvement et il serait aussi mort que les enfants qu’il ne connaitra jamais. Il blessa son ennemi au bas-ventre. Il savait, celui-ci allait mourir. Cela pourrait prendre plusieurs minutes, mais il allait mourir.

Tout ce qu’il pouvait faire en attendant, c’était éviter ses coups pour qu’il ne l’emporte pas avec lui. Les pattes du tigres s’abattaient avec plus de mollesse et moins de précision. Ses claquements de mâchoires perdaient de leur conviction. Bientôt, il s’affala sur le sol, comme après une éreintante journée de chasse. Le roi se pencha au-dessus du fauve et regarda le voile de l’éternité recouvrir son œil. Qui avait-il été ? Qui serait-il ensuite ? Lui seul le savait.

L’assaillant trépassé, le roi se tourna vers son épouse, couverte de sang, qui ne tremblait plus. Il posa amoureusement son front sur le sien, et s’allongea près d’elle. Tous les trois blottis les uns contre les autres, ils faisaient penser à une famille unie et heureuse. Il n’en était rien. Sa famille était morte. Le roi demeurait solitaire. Après une sieste qui avait peut-être duré plusieurs jours, il se leva péniblement et offrit son épouse et son enfant en sacrifice à la jungle.

La jungle avait donné, la jungle avait repris. Telle était la loi. Même le roi devait s’y plier. Il parcouru des kilomètres pour retrouver sa plus jeune épouse. Elle avait l’âge d’être sa fille mais sa vigueur donnait du baume au cœur du monarque vieillissant. Il s’en était rendu compte pendant le combat contre le tigre, il avait perdu de sa superbe. Ses gestes étaient plus lents, ses réflexes amoindris. La roue du temps l’écraserait d’ici peu. Telle est la loi. Même le roi doit s’y plier. Contre toute attente, il se sentit investi par le devoir de se reproduire. Il ne pouvait laisser son royaume sans héritier.

Après avoir nettoyé ses plaies dans la rivière, il donna un fils magnifique à sa troisième épouse. Il ne lui apprit pas grand chose, il ne le regarda pas grandir. Il laissa cela à sa mère, comme le veut la tradition.

Il finit ses vieux jours au sommet de la colline, aux côtés de sa seconde épouse. Il appréciait le concert nocturne de la jungle. Chaque matin, il se réveillait un peu plus fatigué que la veille. Les jours de chasse devenaient plus pénibles. La plupart du temps, son épouse prenait le commandement de la traque. Il la laissait faire, cela ne l’animait plus.

Une nuit, il ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il pensa à sa première épouse et aux deux enfants qui lui avaient été enlevé. Il pensa à sa mère et au père qu’il n’avait jamais connu. Quand le soleil se leva, là-bas à l’est, il entendit un cri. Le rugissement de son fils qui résonna dans toute la jungle. Les grillons, les singes et les hommes se turent.

Un nouveau roi était né à Golaghat.

Le vieux chasseur s’endormit paisiblement pour ne jamais se réveiller. Le soleil éclaira une dernière fois son pelage tigré qui rayonnait comme des diamants. Le roi est mort. Vive le roi. Telle est la loi.

Même le roi doit d’y plier. C’est ainsi que s’éteint le père de ladynastie des tigres de Golaghat.
La fougère peinte sur le réservoir devenait floue. Michel perdait doucement le sens de la vue. Il laissait l’air pénétrer ses narines, se remémorant le parfum d’une mère oubliée.

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