poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

A mesure que le sol se rapprochait de Michel, sa vue se brouillait. Ses muscles jusqu’alors tétanisés par cette chute inattendue commencèrent à se détendre. A mesure que les lois de l’apesanteur le rapprochait inexorablement du sol, Michel voyait défiler son chemin. Le ciel, pareil à un écran de cinéma jouait la toile de fond tandis que Michel projetait sa vie dessus. Perdant de l’altitude tel un parachutiste lâché à 4807 m d’altitude, il voyait son corps se mouvoir différemment, devenant un avec sa fidèle destrière, la Triumph.

Ses cellules semblaient s’échapper de sa chair, ses veines se dilater. Il lui semblait qu’il devenait semblable à de l’Ether… Serait-ce le dernier stade avant d’accéder aux Royaumes des Dieux ? Michel n’en savait rien.

Il songeait à sa vie, ses vies, qui n’en étaient qu’une. Il se demandait si l’on s’émancipait, grandissait,mûrissait de vie en vie. Est-ce que son karma avait été meilleur dans celle-ci. Serait-il apte à franchir la derrière ligne, le dernier front, à accéder à ce rôle qu’il attendait tant d’avoir sur Terre.

Alors que Michel franchissait les barrières du son, il plongea en lui-même et se souvint. Réveil à un Eveil, à cette conscience modifiée qui l’avait toujours habitée. Elle s’était toujours sentie différente, comme si un appel sommeillait en elle. Comme si elle avait un rôle à jouer.

Mihaila était née dans les montagnes éloignées de Bulgarie. Elle avait grandi auprès de ces âmes sages qui accordent leur soin à ceux et celles qui changeront le monde. Mihaila s’était toujours sentie différente enfant. Elle ne parlait pas. On la pensait sourde, muette, ou les deux. On essaya même de lui apprendre un autre langage, celui des signes, pour qu’elle puisse communiquer dans toutes les langues.
Mihaila, avait son langage, celui du coeur. Elle ressentait avec son pouls les vibrations qui émanaient des autres enfants. Les adultes eux-mêmes l’observaient, la sentant singulière, dans son monde. Ils leur arrivaient de se sentir tout petit à ses côtés. Son regard posé sur les éléments qui l’entouraient était profond, lumineux. C’est ainsi que Mihaila grandit, entourée, mais seule, communiquant mais sans parole.

Elle apprit le langage du toucher, celui qui redonne espoir en l’être humain. Elle communiquait avec les plantes et les animaux. Sa recherche de sens et sa quête d’existence n’en finissait pas. Elle lisait dans les grimoires de la bibliothèque. Elle se passionnait pour l’astrologie, les sciences quantiques. Elle apprit à déchiffrer dans les lignes de la main.

Lorsqu’elle lut dans la sienne, elle fût saisi de stupeur. Elle vit son destin défiler, si tenter qu’il y en ait. Elle se demanda alors si elle aurait préféré ne pas savoir. Elle aurait aimé goûter à cette insouciance, cette légèreté d’enfant.
A 12 ans déjà, elle pouvait lire sur les lèvres de toutes langues. Elle ne pouvait se satisfaire des manuels scolaires. Elle sentait quelque chose de plus grand vibrer en elle. Un appel à ouvrir des portes, à devenir Eveilleuse.

C’est le mot qui lui correspondait le plus. Elle qui ne supportait pas les étiquettes. Elle avait senti ce mot venir dans un rêve. Tout comme son prénom qui était semble-t-il apparu dans le songe de sa maman. L’Ange Mickaël lui avait soufflé ce Premier Nom. Un Nom de Naissance qui résonnait en elle. Elle savait qu’il avait une histoire. Un vécu, une identité.

A 18 ans, Mihaila s’installa dans une grotte où elle s’abstint de manger et boire pendant 40 jours. Chaque matin, elle se réveillait encore plus consciente de son chemin à parcourir et de ce qui lui restait à faire pour porter la Flamme. Celle- ci brillait déjà en elle. Elle voulait porter un message, non pas d’Espoir mais de Lumière. Une Lumière qui transforme les êtres. Une Lumière qui donnerait de l’élan pour assouvir ses rêves, se construire et faire naître un nouveau Monde. Elle conçut alors des cercles, des mandalas de femmes, puis d’hommes et mixte. Elle invita ses frères et sœurs à se réunir, célébrer, libérer leurs peurs, honorer le Vivant et accueillir la Vie.

A 20 ans,Mihaila sentit que sa place n’était pas seulement là où elle était née.
Elle embarqua sur un voilier naviguant en Méditerrannée. Elle migra de ses Carpates natales jusqu’en Andalousie. De là, elle fonda une fraternité « Oson du Coeur ». Elle chanta les chants qu’elle avait connu dans d’autres vies et pour la première fois de cette existence, on entendit son Chant. Le Chant de l’âme émanant de la Source. Elle dispersa ses chants aux amis qui l’accompagnaient. Ceux-ci furent invités à se disperser pour réenchanter le monde par leurs sons.

Un an après son arrivée en Espagne, Mihaila partit sur le chemin des étoiles, décidée à voyager vers d’autres contrées. Elle se replia une nuit dans la forêt de Méouges, c’est alors qu’elle sentit le feu sacré bouillonner en elle. Sa force saisissante était telle qu’au petit matin, elle toucha un frêne peu frêle et arriva à le déplacer. Elle essaya alors avec un rocher qui encombrait le passage. Il se mut sans effort. Mihaila découvrit une nouvelle force, surhumaine. Elle ne savait pas encore à quoi cela pourrait lui servir. Elle se sentait inspirée, certains pourrait dire investie d’une mission. Elle disait davantage que c’était son intuition, son pouvoir Enchanteur qui lui chuchotait que d’autres âmes étaient en chemin comme elle, qu’ils seraient de plus en plus nombreux dans les jours et les mois à venir. Même si la période actuelle, et les temps lui semblaient sombres. Elle savait qu’il fallait inventer de nouveaux imaginaires, se retrouver, donner du sens à son essence. Elle savait que chacun aspirait à une vie moins effrénée.

Un soir, alors qu’elle marchait dans un village à la frontière des neiges, elle vit une foule de personnes qui attendaient. Elle les questionna sur la raison de leur présence. Ils ne voulurent point répondre. Elle fit donc la queue comme eux, persuadée de découvrir un être illuminé. Au bout d’une heure à regarder la neige tomber, un vieux monsieur apparut. Penché sur sa canne, il s’adressa à elle. « Candidat suivant » dit-il.

Elle ne parla pas et rentra dans cette pièce exiguë aux volets fermés. Un secret s’y tenait, elle se demandait bien lequel. « Tu viens pourquoi ? » questionna-t-il d’une voix chantante. Elle fut tenter de faire comme tout le monde pour une fois. Elle esquissa un sourire. Il enchaîna alors « Je te mets lequel ? » « un rouge, un vert, un bleu pastel ? ». Elle ne savait pas de quoi il parlait. Alors, elle étudia scrupuleusement les lieux. Une table qui avait dû servir à des soins. Un vieux transistor, une peinture défraîchie, un écran connecté à une plateforme, et cet homme âgé qui la tutoyait, qui semblait jouer avec elle. Mihaila se mit alors à parler, à raconter son histoire. Le Docteur, car s’en était avec ses airs facétieux et son visage aussi doux qu’une peau de bébé, l’écouta. Tout étonné qu’elle ne sache pas encore ce qu’on lui demandait de faire depuis presque un an. Il vivait dans des mondes parallèles. Lui, tentant de combler les attentes d’hommes et de femmes qui ne savaient plus quoi faire pour continuer à travailler normalement, avec ou sans famille.

Elle, cherchant la Vérité, cherchant à faire émerger une autre Voie Intérieure auprès de ces êtres torturés par les circonstances. Lui, avait fini par ne plus demander les raisons qui poussaient les gens à venir à lui. Il le faisait c’est tout, retraité, fils d’un polonais. Il ne risquait rien disait-il. « Je n’ai plus un âge ou quoi que ce soit m’effraie » confia-t-il.

Elle sentit le feu sacré vibrer en elle. Elle était touchée par cemonsieur qui tentait de soulager les maux par ses actions. Son jeu serait-il découvert ? Elle n’en savait rien.
Elle se demandait jusqu’où il faudrait aller pour que l’humain se réveille. Celle que l’on avait surnommée, Indigo, Zèbre, Créative Culturelle, Haut Potentiel et bien d’autres noms d’oiseaux, était inquiète. Elle se sentit soudainement impuissante, impuissante face au Changement à opérer. « L’âme agit » se rassura-t-elle.

Magicienne, elle avait été dans une autre vie. Elle avait encouru des risques et des périls. Dans cette vie qu’elle avait choisi, comment pourrait-elle mourir sans culpabilité ?
Elle n’avait pas d’enfant mais pour elle tous les enfants étaient des Adultes, et tous les Adultes des enfants. Elle portait en elle l’énergie féminine et masculine. Elle sentait son âme prête à concevoir et donner la Vie mais dans quel monde et avec qui. Les prunelles des enfants étaient sa boussole. Elle lisait en eux la magie. Celle-ci se voilait avec les années, comme si une chape de béton était déposée sur leurs épaules. Parfait petit soldat. Néanmoins, elle voyait dans d’autres une espièglerie qui ne la trompait pas. Elle savait qu’ils portaient en eux le Flambeau comme elle l’avait senti en elle dans son enfance.

Elle ne savait pas si elle reverrait son pays un jour, ni comment il avait évolué au fil des ans, s’émancipant des dictatures, s’ouvrant ou non à la modernité. Voilà déjà 10 ans qu’elle en était partie. Elle avait pris l’habitude de ne pas regarder en arrière. Ce qu’elle préférait contempler, c’était l’arc en ciel qui se dessinait devant elle. Elle plongeait en lui, lui grimpait sur le dos, se drapant dans ses couleurs. Elle parcourait ainsi des kilomètres. Elle voyageait de jour uniquement par cette voie. La nuit, elle empruntait la voie lactée. Elle marchait sur les traces des Anciens. Elle se guidait grâce aux étoiles.

Chaque matin, elle se réveillait avec la fraîcheur de l’aurore, humide de rosée. Parfois, dans ses rêves, il lui arrivait de rencontrer d’autres Eveilleurs, qui eux-aussi voyageaient avec d’autres moyens que les siens. Certains montaient des dragons, d’autres des licornes ou avaient des ailes…
Un jour elle rencontra un homme voyageant à bord d’un palace ambuant. « Un château dans le ciel » songea-t-elle. Sa lumière l’attirait. Il l’invita à monter sur son vaisseau. Il lui conta l’histoire d’un neuvième continent. Elle n’avait jamais entendu parler de celui-ci. Seulement du 7ème ciel. Etait-ce la 8ème merveille du monde ? Celle qui lui permettrait de se poser enfin, de voir l’émergence de ce Nouveau Monde fleurir. Elle en était convaincue. Ils poursuivirent leur chemin ensemble pour atteindre cette quête. Ses yeux brillaient d’excitation lorsqu’au troisième matin de leur rencontre, elle découvrit la somptuosité de ce continent.

Cette Terre abondante et verdoyante qu’elle voyait dans ses rêves depuis toute petite. Elle se trouvait sous ses yeux. Elle sauta et comme par magie se retrouva sur une fleur de lotus. Ses prières étaient exaucées, ses songes devenaient réalité. Elle dénicha des perles au creux d’une huître. Elle retrouva les animaux qui avaient fui le monde et s’étaient réfugiés dans cet havre de paix, désireux de perpétuer leurs espèces. Chaque espèce vivante qui avait disparu de la Terre avait en réalité migré vers cette contrée imaginaire. Ils avaient été les premiers à s’échapper.

On les avait cru disparu.
Ils avaient migré de leur plein gré de ce monde louvoyé. Elle retrouva des marsupiaux comme leWallaby de Grey disparu dans les années 50 ainsi que des chiroptères dont on lui parlait fréquemment. La Roussete rougette vola auprès d’elle et le Loups des Mallouines fit entendre son hurlement une nuit de pleine lune. Elle les reconnaissait car elle avait lu des heures durant dans la bibliothèque les listes des espèces disparues ou en voie d’extinction. Elle s’était demandée où ils allaient quand ils terminaient cette incarnation ?
Pouvait-on dire qu’ils étaient morts ? Avait-on une vie après la mort ?

Ce jour-là, elle se dit qu’il y avait probablement d’autres continents inconnus et que très certainement on pouvait y retrouver d’autres âmes en chemin.
Plus tard, Mihaila et son compagnon Soren dénichèrent un lieu fidèle à leurs aspirations, un petit écrin, non loin du Queyrassin. Ils s’attelèrent à construire leur nid, pas plus grand qu’un gros cèpe. Le tronc était solide, on y grimpait par une échelle en son centre, de là on accédait à une plateforme panoramique, avec vue sur les marais amers. Au dernier étage, un toit végétalisé qui se fondait dans le paysage. Quelques prises accrochées à la voûte permettaient d’accéder à la terrasse sur laquelle ils se couchaient en contemplant la canopée. Celle-ci n’avait pas disparu.

Mihaila pensa à sa maman, qui à une époque, lui contait l’histoire de celle-ci. Elle avait voyagé longtemps, chercher du sens, éveiller ses sens, interroger le monde, se confiant à son père. Elle trouvait enfin la plénitude et le silence. La vie s’écoula paisiblement ainsi. Mihaila eût 101 ans. Elle fêtait sa 101ème révolution solaire. Elle continuait à se baigner nue dans les eaux froides et mystérieuses. Elle affectionnait particulièrement nager avec les baleines bleues. Ce qui lui procurait le plus de joie, était son potager nourricier, son jardin forêt comme elle l’appelait. Il y avait en apparence aucune régularité en ce lieu. Tout semblait être resté à l’état sauvage tellement il regorgeait de diversité. Les plantes et les insectes trouvaient leur milieu, leur biotope naturel. Pourtant Mihaila se plongeait des heures dans ce cocon protecteur, lui offrant tous les soins dont il avait besoin. Beaucoup d’amour.

Un soir, alors qu’elle cueillait ses plantes médicinales, sagesse qu’elle avait acquise au fil de sa vie. Elle se dit qu’elle aimerait se réincarner en oiseau.
L’aigle avait toujours été son animal totem. Au même instant, elle sentit alors une âme fondre en elle. Elle n’eût pas le temps de soupirer ou rêver, celle-ci l’emporta. Dans un dernier sourire, elle remercia la Vie pour ce qu’elle avait découvert jusqu’ici. Son âme d’enfant encore vivante, elle se demanda toute curieuse, ce qu’elle serait dans le Prochain cycle ? Une petite Reine peut-être.

A mesure que l’âme de l’animal s’emparait de Mihaila, la conscience de Michel revint.

Un sourire sur les lèvres, il poursuivait sa chute interminable, confiant de la fin proche. Il ne ressentait pas la peur. Ses mains s’étaient même jointes en Anjali Mudra. Mains au centre du coeur. Il avait gardé la posture des derniers instants de la vie de Mihaila.

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