poeme discrimination frederic Vimes ecole Kaladvaita

Mon opération a eu des effets à différents niveaux.

En premier lieu, manger très peu le premier mois et par la suite, l’équivalent d’un gobelet en plastique (soit 200 ml) par repas a provoqué des manques malgré les vitamines prescrites (pour au minimum 1 an lors d’une sleeve et à vie pour un by-pass). Le chirurgien m’a donc renvoyé vers la nutritionniste afin de vérifier qu’il n’y ait pas de dénutrition.

Ce n’était pas le cas pour moi, j’ai donc eu un cocktail de médicaments pour améliorer tout ça et une prescription de protéine. Cette poudre a l’avantage de pouvoir être mélangé avec tous les produits quelques soit la consistance et la température. Je l’ai donc testé un peu partout pour trouver une alternative sans goût et sans sensation de lourdeur : lait, jus d’orange, compote…jusqu’à ce que je trouve le Graal : les pancakes.

Je me suis appliquée en parallèle à suivre les conseils :

  • Mon assiette à dessert est partagée en 3, 1/3 de protéines, 1/3 de féculent, 1/3 de légumes ;
  • Quand je ne vais pas finir mon assiette, je dois privilégier les protéines.

Malgré cela, mon taux baissait, ce qui augmentait ma prescription de protéine. Je dois avouer que c’est assez frustrant de concentrer ses efforts sur un objectif et d’obtenir le résultat inverse.

Il fallait juste que je sois patiente.

Après 6 mois quand mes résultats sanguins étaient en nette amélioration, ma nutritionniste m’a informé que cela demandait plus de temps de sortir des carences que d’en créer.

En fait, tout se passe comme cela dans le corps : me couper prendra 2 secondes et la cicatrisation complète plusieurs semaines parfois.

Et cela se passe également comme cela dans la vie pour les choses importantes : je plante une graine et dois patienter pour voir le résultat.

Mon envie d’aller vite, d’avoir tout de suite le résultat de mes efforts me font parfois oublier la réalité. Par exemple,  je ne vais pas devenir souple en faisant un cours de Yoga.

Par contre un seul cours est déjà un acte de bienveillance envers moi et c’est la persévérance dans cette pratique qui me permettra d’obtenir une vraie différence physiquement.

Mais la bienveillance envers moi et mon corps n’étaient pas en plein essor. J’ai fait le choix de cette opération pour aller mieux mais cela demande du temps, de la patiente et de la persévérance..

En dehors de cette surveillance et des nausées une heure après la prise de mes traitements contre les carences, je n’ai pas eu beaucoup d’effet secondaire.

Après une chirurgie bariatrique, il est probable d’avoir comme effet indésirable, le syndrome de dumping. Il s’agit d’une sorte de malaise général provoqué par un aliment sucré. Moins fréquent avec une sleeve, c’est spécifique à l’organisme de la personne.

Cela m’est arrivée à 2 reprises après deux cuillères de mousse de fruits et après un chocolat. Sensation de vertige, nausée, maux de tête, transpiration…voilà des produits que je n’ai pas repris une seconde fois.

Il n’y a pas de règle ou d’aliment type. Cela peut être très fréquent chez certaines personnes surtout juste après l’opération et quasi inexistant chez d’autres.

J’ai pu manger de la glace ou d’autres chocolats sans soucis après quelques mois, d’autres doivent manger un peu de pain pour éviter la hausse brutale de la glycémie.

Mon alimentation s’est modifiée à 2 niveaux :

  • La prise alimentaire nécessitait que je mâche beaucoup plus qu’avant et mange plus lentement.

Il fallait que j’apprenne à être plus en conscience pour arrêter lorsque je n’avais plus faim. Au début, il suffit de peu pour se retrouver à tout vomir, et cela vaut aussi pour une boisson.

Avec le temps, il vaut mieux garder cette conscience pour ne pas progressivement manger un peu plus par habitude ou gourmandise et redilater l’estomac.

  • Après une opération, il est très fréquent que le corps fasse un « reset » concernant la nourriture. Tout est à tester de nouveau, les « j’aime » ou « je n’aime pas » ne fonctionnent plus.

Déjà il y avait les aliments difficiles à digérer pour mon apprenti estomac. La première année, je n’ai quasiment pas mangé de pâtes, j’ai arrêté le lait, fortement diminuer le pain et les viandes rouges. C’était trop lourd à digérer pour moi.

Par contre, alors qu’avant l’opération il y avait très peu de légumes que j’appréciais et que je mangeais peu de poisson, j’ai commencé à apprécier de nouveaux aliments.

A un deuxième niveau, en parallèle, mon corps changeait vite avec la perte de poids et il était difficile de cacher mon opération avec les faibles quantités absorbées, sans que les gens imaginent une grave maladie. Tout le monde a donc émis un avis.

Cette opération qui a priori est personnelle devient un banal sujet de conversation où tout le monde peut émettre son impression.

Cela peut être fait avec bienveillance, lorsque mes vêtements étaient vraiment trop grands, avec humour lorsque l’on comparait mes assiettes avant et après ou avec un point de vue personnel : « cela doit être difficile », « tu as bien fait », « tu manges vraiment peu », « tu as mangé davantage que d’habitude », « ce n’est pas trop gras ou épicé… »…

J’ai laissé la porte ouverte en ne cachant pas mon poids, en répondant aux questions, en ne relevant pas les avis et jugement des autres.

Résultat je me suis sentie parfois envahie par l’extérieur qui jugeait de nouveau ce que je mangeais ou mes choix. Personne ne pensait à mal contrairement à avant, mais cette sensation était désagréable et me rappeler douloureusement que rien n’avait changé parce que je n’avais pas évolué en terme d’affirmation de moi, de limites, de ce qui était acceptable ou non.

En fait, je me rends compte maintenant que la culpabilité était encore là. Je perdais du poids mais mon état d’esprit, les empreintes douloureuses étaient toujours présentes.

Pendant cette période, je me suis rendu compte de ce que voulais dire « transposer sa réalité à celle des autres ». Certaines personnes que je ne voyais pas quotidiennement me voyaient fondre d’une rencontre à une autre.

En voyant la perte de poids conséquente, ce que je mangeais et les adaptations que je devais faire, j’ai eu le droit à plusieurs reprise à la fameuse question : « ce n’est pas trop dure, ou trop douloureux ?» Euh non, pas du tout même.

Après tout, cette opération était un choix et non une obligation. Pour autant leur regard plein de pitié montrait qu’il ne me croyait pas et voyait la situation de leur réalité.

Ce regard était très difficile à accepter pour moi. Il était à la fois douloureux et me mettait en colère.

Je savais tout de même ce que je vivais, ce qui est tolérable pour moi. Je vivais ces contraintes pas eux et surtout cela me replacer dans la posture de la fille de qui on a pitié.

Deux situations différentes, avec des personnes différentes, dans un contexte différent pour finalement ressentir la même chose…Cela venait de moi en fait…

Seulement comment changer ma posture alors que je n’en avais pas conscience ? Il était plus simple de penser que le problème venait des autres, que c’était à cause d’eux que je me sentais mal.

Une des leçons que j’ai très vite retenu durant le parcours introspectif, est que je suis responsable de mes souffrances. Cela ne veut pas dire que je pouvais empêcher les autres de parler ou de me juger, par contre je pouvais mettre des limites dans un premier temps puis changer mon interprétation face à ce jugement. Je suis responsable de ce que je fais des éléments que l’on me donne. Et à l’époque j’étais responsable de ne pas oser m’affirmer, de penser que je n’en valais pas la peine.

Des autres je ne peux rien faire, par contre moi je peux changer de point de vue et me révéler, comme chacun d’entre nous.

A un troisième niveau, toujours en interaction avec les deux autres, je devais gérer mes changements physiques et les montagnes russes dans ma tête.

Mes collègues ont dû me dire que ce pull était trop grand, que ce n’était plus possible de le mettre. Moi je me sentais à l’aise…

La perte étant progressive je n’avais pas vraiment conscience des changements. L’opération ne m’a pas reconnecté avec mon corps et d’un jour à l’autre je ne voyais pas de différence dans le miroir, que je regardais à peine.

Mes prises de conscience ont eu lieu par petites touches. Et j’avoue ne pas avoir été très observatrice des détails. Je perdais beaucoup de cheveux par exemple, mais c’est ma mère qui me l’a fait remarquer la première fois. Après coup j’ai pu voir qu’effectivement j’en perdais en quantité et j’ai donc pu en parler à mon chirurgien. C’était tout à fait normal en fait. Le premier mois post-op, j’avais tellement peu mangé que mon corps a nourri les fonctions essentielles de mon corps.

Concernant mon corps en lui-même, il y a eu des paliers. Le premier a eu lieu un matin en m’habillant. Je regardais et bien sûr jugeais négativement mon énorme bourrelet au ventre en soupirant. Puis j’ai attrapé un pantalon neuf, taille 46 et avant de l’enfiler, en le voyant ouvert devant moi, je me suis dit qu’il était trop petit. Je l’ai tout de même enfilé et surprise, il m’allait. Après avoir enfilé un pull, je me suis regardais dans le miroir et là, pour la première fois, j’ai vraiment vu que j’avais perdu du poids. J’en étais à quasiment 30 kilos en moins donc il m’a effectivement fallu un certain temps.

L’étape d’après a eu lieu sous la douche. Je me lavais et, pour une fois, je ne devais pas être en mode automatique car j’ai senti quelque chose de bizarre, de dur sous ma peau. Bref moment de peur jusqu’à ce que je regarde ce qu’il y avait sous ma peau. C’était ma clavicule en fait. Et oui, cet os visible sur le côté sous mon cou, ne l’était pas avant mon opération, il était enfui sous la graisse…

Idem, quelques semaines plus tard. Après ma douche, je m’assoie en serviette sur mon lit et allonge le haut de mon corps pendant que je passais un coup de fil. Avant de me relever ma main cogne dans quelque chose de dur. Après tâtonnement, je découvre la même chose de l’autre côté de mon corps. Je me lève rapidement pour m’examiner devant mon meilleur ami, le miroir. De nouveau, surprise, j’ai des hanches !!

Et oui, celles-là non plus n’étaient pas visibles…

L’obésité morbide n’est pas qu’un IMC, 8 à 15 ans d’espérance de vie en moins, des pathologies associées…

C’était pour moi, une relation au corps très complexe où la graisse m’avait fait oublier mes os.

Après ces découvertes, il me restait à faire le tri dans mes armoires. Place au renouveau, pour repartir sur de nouvelles bases complètement inconnue et me connecter à moi peut-être.

Quand ma famille et mes collègues m’ont demandé ce que j’avais fait de mon weekend et que je leur ai parlé de ce tri, ils étaient unanimes : « mais c’est super, tu dois être contente ».

J’ai donc répondu « oui », c’était la réponse qui semblait le mieux convenir à la situation.

En fait, en pliant ces vêtements reliés à des souvenirs, une partie de moi était triste. Je disais adieu à une partie de vie alors que je n’avais pas fait connaissance avec celle que j’étais devenue.

Je m’étais identifiée à un état, à ces kilos, à mes souffrances. Je ne voulais plus de ses dernières mais en même temps, je les connaissais, c’était donc rassurant. Et sur cette base inconsciente, je n’arrivais pas à me connecter à la joie de ce nouvel état. Et surtout, n’ayant pas fait un vrai travail sur moi, en profondeur, au préalable, j’allais m’autosaboter.

Depuis j’ai compris que souffrir n’est pas une fin en soi et surtout pas un passage obligé vers le bonheur.

« je dois souffrir pour être… », « je dois souffrir pour avoir… », que de croyances, de conditionnements de mon esprit enfermé dans mes perceptions sensoriels qui ne font plus sens justement.

Il m’a fallu encore quelques expériences, des rencontres pour enfin avoir un élan du cœur qui m’a fait comprendre cette vérité : « je suis responsable de mes souffrances mais de ce fait je suis responsable de mes joies également ».

Pour avoir bien expérimenté la souffrance, je m’offre enfin le droit à autre chose.

Après des dizaines d’années, enfermée dans ma propre cage, il ne m’a fallu que 6 mois pour la faire exploser en mille morceaux. Aujourd’hui j’apprends à voler ou plutôt à me révéler et en parallèle j’apprends à d’autres à faire la même chose.

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