Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme

simplifiée comme étant « la mour ». Eh oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une

Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

 

L’hiver est glacial cette année. J’ai beau avoir un gros manteau de fourrure sur le dos, un bonnet de laine sur la tête et des gants en coton, tout mon être subit le froid et surtout cette solitude dans les rues désertes de cette fin de soirée qui me fige les os.

Je déteste les fêtes de fin d’année.

Tout le monde s’amuse, sauf moi. J’en ai marre d’être toute seule, alors je marche et chantonne dans ma tête en attendant que le temps passe.

Le brouillard a envahi la cité et le bruit de mes talons résonne à l’infini sur les murs grisâtres des maisons remplies de vie et de joie. Toutes mes copines sont en couple ou en famille ; personnellement, je suis juste couplée avec mes parents que j’ai décidé d’abandonner ce soir en prétextant une soirée fantôme entre filles.

Mélancolie quand tu me prends, tu me figes et m’empêche de m’épanouir. Quelle triste sensation que de se sentir vide et égarée, sans but sans aucune destination. Mais je ne vais pas commencer à me plaindre, ni à pleurer sur mon sort. J’ai un toit, de quoi me nourrir, des parents qui m’aiment, et surtout je suis une Lady.

 

Les flocons de neige commençaient à tomber fortement lorsque je pris conscience que les rues avaient défilées au point de ne plus savoir où je me trouvais. Le froid avait transpercé mes vêtements et la panique m’envahissait. Mon corps tremblait et il était hors de question de me laisser mourir un soir de noël.

Je me mis à courir mais le pavé glissait terriblement et il arriva ce qu’il devait arriver ! La chute. Les quatre fers en l’air la Tinguette. C’est le dos qui a pris. Je suis complètement bloquée, impossible de bouger, la douleur est tellement aigue qu’elle me paralyse.

Aucun son ne sort de ma bouche, juste mes larmes qui coulent sur mes joues congelées. Première fois de ma vie que je pleure des glaçons. Je crois même que je me suis faite pipi dessus.

Je me rends compte que je suis seule, toute seule coincée par terre en train de me transformer en un bonhomme de neige. C’est dingue de constater que cette épreuve me donne une folle envie de vivre. Je ne veux pas que tout se termine maintenant.

 

La rue était jonchée de cartons et de poubelles en tous genres. Dans quel quartier de la ville ai- je bien pu me perdre ? Ma vision se troublait et je sentais mes forces se dissiper.

Bientôt, j’allais être complètement dévorée par cet épais tapis de neige et mon cœur commençait à dire adieu à mes parents, mes amis et surtout toute à ma garde-robe.

 

Lorsque tout à coup, un carton se mit à bouger.

Une forme en sorti, toute voutée, puis une deuxième et une troisième. Je vais me faire manger toute crue. Cela ressemblait à des monstres, venus de nulle part. J’étais en pleine hallucination. Mon corps pétrifié par le froid se souleva de terre avec la délicatesse d’une plume.

Peut-être étais-je déjà arrivé au paradis ?

La bouche béante des cartons s’ouvrit et nous engloutit d’un seul mouvement. Je senti la chaleur d’un feu ; le crépitement des flammes me fit ouvrir les yeux. Je n’étais plus seule dans la rue, mais dans une espèce de garage sous-terrain où des dizaines de personnes discutaient autour de différents futs enflammés. Ils étaient tous sans domicile fixe, mais ils n’étaient pas seuls.

J’ai vite compris que je me trouvais dans un squat. Une dame complètement édentée m’apporta une couverture et déjà mes joues retrouvaient leur couleur rosée. Son sourire, tellement compassionnel, me projeta petite fille dans les bras de ma maman.

Puis un homme d’une soixantaine d’année m’apporta un verre de vin chaud que j’englouti d’une traite, puis un second et enfin un troisième. Oh ça non je n’étais plus seule et le vin me tournait la tête. Un fou rire éclata ; j’entendais un vieux poste radio qui grésillait, c’était les valses de Vienne. Le vieil homme me tendit la main et m’invita à danser.

 

J’allais mieux et accepta aussitôt une fois sur mes deux pattes. Certes une odeur de hareng fumé émanait de sa veste mais il me prit dans ses bras avec la délicatesse d’un danseur professionnel. Nous nous envolâmes dans un tourbillon frénétique au cœur d’un paysage surréaliste ou ni les formes et ni les apparences n’avaient d’importance.

Je volais de bras en bras, d’éclats de rire au goût de vin chaud aux pirouettes abracadabrantesques, au cœur de l’humain, au cœur des exclus qui n’ont jamais perdu le sens de l’hospitalité et de la vie.

J’entendais mille langages différents, je voyais mille couleurs de peaux différentes, des conditions de vie déplorables et pourtant, ils m’ont accueilli comme l’une des leurs, une fille trouvée dans la rue, dans le froid.

Personne ne m’a voulu du mal, au contraire, ils m’ont redonné goût à la vie.

Le petit jour se levait et la dame édentée me raccompagna à la sortie après avoir dit au revoir à tout le monde à coup de grandes accolades.

Elle me guida dans le quartier pour me mettre sur le bon chemin et me dit adieu. Elle repartie, invisible, dans une existence sans lendemain particulier.

 

Je viens de passer le noël le plus extraordinaire, le plus humain, le plus merveilleux de ma triste existence. En réalité, je viens de prendre conscience de la chance que j’ai de vivre et surtout d’être une vraie Lady qui est capable, pas trop quand même, de danser avec l’insouciance.

 

Je n’ai jamais raconté cette histoire et surtout pas à mes parents qui se seraient inquiétés que je n’attrape une maladie exotique.

Mais tout cela n’est rien par rapport au reste. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.