Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme simplifiée comme étant « la mour ». Eh oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

 

C’est à ce moment précis que je n’ai plus rien compris. Ou plutôt si, j’ai compris une chose très importante c’est que la vie fait souffrir. Pendant près de quatorze années, et ce depuis le jour de ma naissance, mon papi et moi allions, tous les dimanches, faire la même promenade matinale autour du lac pour terminer, en famille dans un petit restaurant surplombant les eaux verdâtres de cet endroit magnifique. Tout était magique. L’équipe au grand complet. Papi et mamie, avec leurs cheveux blancs et leurs yeux clairs, toujours bien habillés, dans le respect de ce moment exceptionnel. Ils le rendaient exceptionnel, comme s’ils savaient que cela s’arrêterait un jour.

Eux le savaient ! Moi non ! Mes parents, dans des échanges de regards complices ne pouvaient s’empêcher d’essayer de ralentir le temps afin que ces instants deviennent éternels. Eux aussi savaient que cela ne durerait pas !

Moi non ! Et il ne restait que moi, la petite princesse que tout le monde protégeait afin de vivre dans cette bulle innocente qui a fait de moi une Lady maladroite, parfois apeurée, sans penser aux conséquence de mes actes, sans voir les dangers, juste en pensant à moi, rien qu’à moi.

 

Ce que j’aimais ces dimanches en famille. Les discussions fusaient dans tous les sens au rythme des verres de vin qui s’écoulaient gracieusement telle une dégustation sans fin. La petite liqueur qui accompagnait le café pour terminer le repas puis une heure de marche digestive et tout le monde rentrait chez soi. Mon papi me serrait fort dans ses bras et m’embrassait toujours trois fois avant de me relâcher avec un petit clin d’œil complice. Il me mettait toujours une petite pièce dans ma poche, discrètement, sans rien dire à personne, pour m’acheter des choses.

Je n’avais aucune idée du concept de la mort. On m’avait élevé dans une bulle hermétique, remplie de paillettes et de contes de fées. Je vivais mon adolescence de demoiselle tout juste sortie de l’enfance de manière insouciante et joyeuse. Je pense qu’ils voulaient que je profite de ma jeunesse. Ils n’ont pas pensé aux conséquences en négligeant certaines réalités de l’existence. Une parfaite éducation imparfaite.

 

Aujourd’hui, c’est le jour de notre ballade. Comme tous les dimanches matins je me lève avec beaucoup d’enthousiasme à l’idée de cette journée. En allant dans le salon, je vois mes parents pleurer, se prenant dans les bras l’un de l’autre. C’était beau de les voir pleurer de joie, même si je trouvais cela un peu exagéré mais il est vrai que tout le monde se réjouissait de ces repas en famille.  Mon père me vit arriver et se redressa, les yeux rouges de larmes.

« Ma Tinguette, je dois t’annoncer une grande nouvelle. Papi est mort ce matin »

Si cela est une grande nouvelle, pourquoi pleure-t-il ?

« C’est super papa. Papi est mort, c’est une grande nouvelle ! Mais on doit se dépêcher car ils vont nous attendre, je ne veux pas louper ma ballade avec Papi autour du lac »

Mon père s’écroula en sanglots. Avais-je dit une bêtise ? Ma mère s’approcha de moi et sur un ton solennel tenta de m’expliquer.

«  Non Tinguette, papi est parti au ciel, avec les anges, maintenant il peut te voir de là-haut »

J’ai toujours pris mon Papi pour mon héros, mais là il avait des supers pouvoirs. Il pouvait me regarder du ciel et voler comme superman.

En réalité, je ne comprenais rien. Je voyais le temps passer et mon rendez-vous s’éloigner.

 

« Il est parti tout seul ? sans moi ? »  Ma réponse était spontanée et je sentais que quelque chose n’allait pas sans pouvoir le définir. Jamais mon papi ne m’aurait laissé toute seule. Impossible !

Je me suis habillée en urgence et nous sommes partis, non pas en direction du lac, mais chez mes grands-parents.

Personne ne parlait dans la voiture, tout était devenu pesant, dramatique, lourd. Mes parents ont réussi à arrêter le temps. En arrivant chez mes grands-parents j’ai vu ma grand-mère assise au coin de la table de la cuisine, un mouchoir dans la main en train de pleurer.

Décidément, tout le monde  pleure aujourd’hui. J’étais la seule à être encore toute excitée à l’idée d’aller me promener avec mon Papi.

 

Je fais un bisou rapide à mamie et telle une fusée, sans que personne n’eut le temps de réagir, je couru dans la chambre de mes grands-parents. J’ai vaguement entendu ma mère hurler mais c’était trop tard. Je rencontrai la mort pour la première fois.

Je vis mon papi allongé sur le lit, immobile, les yeux fermés, comme s’il faisait la sieste, sauf que là, il était tout blanc, comme absent. J’avais cette sensation qu’il n’était plus là, que son corps était vide de lui. J’étais plantée là, devant le lui, à regarder la croix de Jésus clouée au-dessus du lit et je me souvenais de mes leçons de catéchisme.

Je sentais la colère et l’injustice monter en moi. Pourquoi le bon Dieu m’a-t-il pris mon papi qui était si gentil avec moi ? Pourquoi je ressens une grosse boule dans mon cœur comme s’il allait exploser ? Pourquoi je pleure ?

 

Je me suis allongée à côté de mon papi et je l’ai entouré de mes bras, comme pour le garder pour moi toute seule, mais très vite mes parents m’ont arraché à lui en me disant qu’il ne fallait surtout pas faire cela, qu’il fallait respecter les morts et les laisser partir tranquillement.

Là encore je ne comprenais rien. Le laisser partir où ? Mon papi était là devant moi, les yeux fermés et allongé sur le lit, tu voulais qu’il aille où ?

 

Depuis ce jour, je n’ai jamais réussi à combler le vide de mon grand-père. La douleur s’est adoucie mais les balades me manquent toujours autant. Je sais maintenant que nous ne restons pas sur terre indéfiniment et que perdre un être cher, cela fait très mal.

Faut-il accepter ? Faut-il oublier ou bien commémorer ? Une chose est certaine, c’est grâce au départ de mon papi que j’ai décidé de devenir une Lady, de ne plus jamais souffrir. Reste à découvrir comment.

 

Mais tout cela n’est rien par rapport au reste. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.