Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme simplifiée comme étant « la mour ». Eh oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

 

Comment vous dire que celle-ci, je ne l’ai pas vu venir. Elle m’a fauché, je suis tombée et je n’ai pas pu me relever. Un K.O en plein cœur, un tsunami, l’effondrement de la tour de pise, la fonte du cercle polaire. « La mour » de ma vie m’a laissé en plan, devant la porte d’entrée de chez lui avec ma valise à mes pieds. Je me suis retrouvée à la rue, dans un vide interstellaire, la bouche grande ouverte de stupéfaction et les larmes ruisselantes à grosses gouttes. A ce moment précis, mon existence n’a plus aucun sens, juste une grande et grosse envie de ne plus exister. Mais heureusement que je suis une lady et je ne vais pas me laisser abattre de la sorte. Voilà comment tout a commencé.

Ma meilleure amie du moment, Bénédicte, m’invita un samedi soir en discothèque pour aller danser. L’endroit était immense et regroupait multitude de personnes enivrées et festives. Une horde sauvage  buvait, se dandinait et sautait sur la piste de danse, d’autres s’embrassaient dans les recoins les plus sombres afin de bénéficier d’une certaine intimité. Je les voyais s’amuser et se séduire laissant leur mains se balader telles des lucioles profitant de leurs quelques heures de vie.

Bénédicte, qui n’a absolument rien pour elle, fut séduite par un jeune homme de son âge, aussi beau qu’une serpillère desséchée, aussi long qu’une asperge au milieu d’une assiette de petits pois. Elle  me planta là, toute seule, accoudée au comptoir, et disparu comme un vampire affamé emmenant sa proie pour la dévorer. C’est alors que je pris conscience de toute la transparence de mon être. Les heures passaient, j’étais de plus en plus désespérée à l’idée de rentrer bredouille et surtout de devoir faire du stop car ma copine avait disparu de la circulation. Les hommes n’osaient sans doute pas m’approcher, peu sûr d’eux, en manque d’assurance. Ceci dit, je les comprenais ! Ce ne doit pas être facile de se lancer à la conquête d’une lady, d’une miss de mon rang et de ma classe.

Cinq heures du matin, la discothèque était quasiment vide, nous n’étions plus qu’une petite poignée d’individus accoudés à ce foutu comptoir, désespérés et apeurés par cette solitude qui ne faisait que perdurer et anéantissait tout espoir de conquête amoureuse.  C’est alors qu’une main virile vint se poser sur mon épaule gauche et me fit sursauter au point de tomber de mon tabouret dans lequel je m’étais enracinée durant toute la soirée. Le garçon, emporté par l’élan, s’écroula sur moi dans un relent de whisky coca et de transpiration affirmée. Ce pauvre garçon avait dû danser toute la nuit et devait se réhydrater souvent. J’imagine ! Je suis immédiatement tombée amoureuse de lui. C’est fou l’effet qu’il m’a fait, surtout après une nuit d’attente et de long mois de pénurie masculine. Il n’était pas beau mais je l’aimais déjà. Le seul homme qui a osé m’approcher, me bousculer, me renverser. Quel homme.  Il a réussi à passer tous les barrages pour affronter sa princesse. Je ne voulais plus lâcher sa main et le couvrais de baisers. Je payais mon addition, puis la sienne car il était incapable de trouver son portefeuille. Après lui avoir demandé où il habitait, j’ai compris que ce n’était qu’à deux pâtés de maison de la boite de nuit. Nous rentrâmes à pied, main dans la main, comme deux amants. Ce n’était pas facile car il allait un coup à droite, un coup à gauche, titubant comme s’il était ivre. Je pense qu’il ne l’était pas et qu’il continuait ses danses nocturnes. J’étais pressée d’arriver dans notre chambre nuptiale, de lui sortir le grand jeu, de m’occuper de mon homme. Heureusement, j’avais prévu ma valise et mes affaires pour passer le week-end chez Bénédicte.

Mon homme reconnu l’entrée de son immeuble et vomit dans le premier  pot de fleur qu’il rencontra. Sans doute une indigestion de son repas de la vieille. Difficile de monter quatre étages avec une valise et un poids mort de soixante-dix kilos qui expirait des bulles à chacune des marches de l’escalier. Il nous a fallu deux heures pour arriver au sommet de cette fastidieuse ascension. Le soleil pointait son nez lorsque nous nous écroulâmes dans le lit. Il se mit à ronfler immédiatement. Je voulais lui faire la surprise et me suis déshabillée en gardant mes petits dessous afin qu’il puisse admirer ce spectacle lorsqu’il ouvrira ses yeux. 

J’ai fini par m’endormir à ses côtés, ou plutôt à côté d’une locomotive à vapeur  qui voyageait sans aucun arrêt en gare. Il était rythmé comme un métronome. A croire qu’il avait avalé un sifflet. La fatigue l’emportant sur le bruit, mes yeux tombèrent telle deux pierres dans les profondeurs d’un lac.

Vers les dix-sept heures nous émergeâmes de nos torpeurs nocturnes. J’étais collée contre lui, un bras sur son épaule et une de mes jambes sur son bassin. J’étais réveillée la première et je sentie le désir de rattraper le temps perdu. Une de mes mains commença à effleurer son buste et mon bassin cherchait un contact plus intime avec le sien, ce qui lui fit ouvrir un œil puis un deuxième. J’étais bien partie pour lui faire la grande chevauchée fantastique lorsque d’un coup il me dévisagea et hurla de stupéfaction. Il sursauta et se prostra tel un animal blessé dans un coin du lit, loin de moi.

  • « Mon amour, que se passe-t-il ? » lui demandai-je
  • « Mais, mais qui êtes-vous ? » hurla-il.
  • « je suis Tinguette, nous sommes tombés follement amoureux l’un de l’autre hier soir. Tu m’as accosté au bar alors que je sirotais tranquillement mon verre. Je n’étais pas venu chercher un petit ami mais la surprise est de taille ».
  • « Mais c’est n’importe quoi, je ne vous ai jamais accosté ; j’étais avec mon copain et il m’avait annoncé qu’il désirait me quitter. Je suis Homo, je ne risque pas tomber amoureux d’une fille ».

Cette annonce vint comme un coup de massue, une chute de vingts étages, un train de pleine face, Hiroshima et Nagasaki en même temps. Je me rhabillais pudiquement en essayant de ne pas montrer ma nudité puis, sans dire un seul mot, ma valise à la main, je redescendis les quatre étages pour me retrouver, en larmes, devant cette entrée d’immeuble. Encore une fois, « la mour » avait un goût d’amertume.

J’ai caché cela à mes parents leur racontant ma superbe soirée avec Bénédicte de peur d’être encore critiquée et de les voir s’esclaffer devant moi comme deux dindons hystériques.

Mais tout cela n’est rien par rapport au reste. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.