Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme simplifiée comme étant « la mour ». Et oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

Mes 786 vies antérieures ne se voient pas sur mon visage, heureusement pour moi. Je n’ai pas une ride et suis plutôt séduisante. En tout cas, je me plais beaucoup, même si personne ne me le dit. J’aime me regarder dans la glace et m’admirer ; j’essaie de me réconforter avec l’image qu’il me renvoie et que je découvre comme s’il s’agissait de la première fois que je voyais mon reflet. Je sursaute toujours un peu en laissant un petit cri d’étonnement. Sans doute mes fantasmes qui s’expriment. Oui, je l’avoue, je m’aime ! N’est-ce pas humain ? Je pense que seul l’être humain peut s’aimer comme cela. Je vois mal un cafard qui, en passant devant une glace, va s’admirer et se recoiffer. Même les gentils minous domestiques sursautent en tombant sur leur image …. Un peu comme moi. Peut-être étais-je une gentille chatte docile dans une ancienne vie ?  Je vais éviter de parler de chatte car cela me ramène à ma sexualité hyper inexistante. Ben on ne peut pas tout avoir dans la vie. Ce n’est qu’un passage, un petit creux existentiel, un long moment de solitude où mes pensées s’arrêtent devant l’écran de télévision et le paquet de biscuit. Dix petites années de jachère qui m’impose un élagage annuel avec un bon dépoussiérage, trois fois rien. Je pleure.

Mais cela n’a pas toujours été comme cela car un jour, il y a bien longtemps, j’ai rencontré « la mour ».

A l’époque je ne savais pas comment cela s’écrivait. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas. Pour tout vous dire, je ne sais même pas à quoi cela consiste. Que d’illusions !!! Je pense que les parents et grands-parents qui racontaient des histoires avec des princes charmants et des princesses se moquaient littéralement de leurs gamins. Quel traumatisme. Mais moi, je l’ai cru ma mamie ! Aujourd’hui, je suis certaine que ma grand-mère s’est vengée sur moi en pensant dans sa petite tête :

  • « Écoute cette histoire ma petite Tinguette, si tu savais comme j’ai souffert et grâce à moi comme tu vas souffrir aussi ! hahahaha»

En fait c’est notre héritage transgénérationnel. Vive la souffrance qui ne sert à rien.

Je l’attends toujours mon prince charmant qu’il vienne me sauver des griffes de l’ennuie, de la vie, pour m’offrir des tapis de roses rouges, des feux d’artifices, des paillettes avec son regard perçant, ses muscles saillants et toute la délicatesse de sa virilité.

Quelle belle fumisterie. Le seul qui a bien voulu de moi au point que je devienne sa maman par substitution après un mariage foireux jouait encore à la console de jeu, était éjaculateur précoce, n’avait pas une tune et était un expert dans l’art du chômage à domicile. Mais à l’époque, je croyais aux belles histoires et j’ai succombé à ses charmes, très bien camouflés par ailleurs. Il faut avouer ce qui est juste et vrai, il était doué pour ça.

Bref, notre idylle a magnifiquement bien commencé. Tout d’abord, je ne ressentais rien. Aucun plaisir car beaucoup trop rapide pour moi. Puis j’ai commencé à en avoir assez de changer les draps toutes les quinze secondes. Une de ses qualités était sa régularité. Pour cela il était très fort. Quinze secondes ! Mais il était gentil, doux et tellement silencieux. Il avait tellement de qualités. Tellement que je ne peux les énumérer. Ah oui je m’en souviens d’une, il ne ronflait pas. C’est important de le signaler. Certes, il faisait d’autres bruits flatueux qui imposaient de garder la fenêtre ouverte, ce qui est très bon, parait-il, pour bien dormir la nuit ; dix-huit degrés suffisent. Là, je n’avais pas le choix sinon c’était l’asphyxie assurée.

Hormis cela, j’étais dans « la mour » fou. Ou bien étais-je folle ? Ou tout simplement, juste envie de partir de chez mes parents ? J’avais vingt-six ans quand je l’ai rencontré, il était temps que je parte. Il a bien voulu m’accueillir chez lui. Il était si généreux. En contrepartie, je payais le loyer, la nourriture et les différents frais. Ce qui me paraissait normal à l’époque ! Tout cela pour quinze secondes.

Ma vie était belle et bien rythmée. Je me levais à 5h30 tous les matins pour faire le ménage et les lessives. Surtout les draps et les caleçons de mon homme. Oui car parfois cela allait tellement vite, qu’il n’avait pas le temps d’enlever son caleçon. C’était impressionnant. Une fois j’ai voulu inviter des copines pour leur montrer mais il n’a jamais voulu. Je crois que c’est à ce moment que notre histoire s’est détériorée. J’ai compris qu’il était égoïste ou un truc comme ça.

Puis à 7h, j’allais travailler à l’Intermarché du quartier. J’étais caissière. J’avais de bons horaires. De 7h30 à midi et de 13h à 18h. Ce que je ne comprenais pas c’était comment mon chéri gagnait plus d’argent avec son chômage que moi en tant que caissière. Il existe des mystères dans la vie qui ne s’expliquent pas. J’adorais rentrer à la maison le soir avec mon panier de courses, car j’avais le droit à 10 % sur tous les produits périmés. J’en profitais. Puis je lui faisais à manger pendant qu’il terminait sa partie de jeu. A la fin du téléfilm, j’avais l’épisode des quinze secondes et un gros dodo les fenêtres ouvertes.

Cela faisait à peine 6 mois que nous partagions cette extraordinaire harmonie qu’il me demanda en mariage. Bien entendu nous n’avions pas d’argent pour faire un vrai mariage alors on a organisé la cérémonie chez nous avec un repas Alsacien spécialement conçu par moi-même : Saucisses et bières. Je n’ai pas fait le chou à cause de ses flatulences déjà très développées.

En guise de bague, il m’a offert une rondelle qu’il avait trouvé dans une boite à outil. C’était romantique. D’ailleurs, elle a fini par rouiller et cela m’avait infecté le doigt au point de me l’amputer. Heureusement, ils ont pu me le recoudre après avoir enlever le métal qui s’était incrusté dans ma peau.

C’était notre façon de vivre « la mour ».  N’empêche que dans les 8 mois qui ont suivi notre faux mariage et une amputation, j’avais réussi à perdre 22 kilos. J’étais épuisée mais lui avait eu la chance d’en prendre au moins 12. J’ai terminé hospitalisée et internée pendant 90 jours. Je croyais que les visites étaient interdites. J’ai appris que non. Mon faux mari n’avait pas compris où j’étais. Il n’est donc jamais venu me voir. Par ailleurs, je ne l’ai jamais revu.

Je suis retournée chez mes parents qui se sont bien moqués de moi en attendant de devenir Miss Tinguette. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.