Quelle folle et trépidante histoire d’amour. Un amour sans le A. Je vais donc l’exprimer sous sa forme simplifiée comme étant « la mour ». Eh oui, je suis une Miss, une vraie Miss pour ne pas dire une Lady. Je m’appelle Miss Tinguette, j’ai trente-huit ans et j’ai déjà vécu au moins …… ? Ben trente-huit ans !

Enfin un lieu à la hauteur de ma grandeur. Je suis invitée au dîner du concours de miss camping de Montbazon, en Touraine, où j’ai tout de même terminé avant dernière. Décidément, les campings et moi, cela fait deux. Vous vous souvenez le jour de mon dépucelage ?  Cette fois-ci, alors que l’élection de Miss Camping « Vallée de L’Indre » se déroulait en toute euphorie estivale, je regardais le spectacle au premier plan, lorsque je ne sais par quel tour de magie je me suis sentie propulsée au milieu de la scène au moment même où l’animateur demandait des volontaires pour faire le show.  Qui m’a poussé ? Où est-ce moi qui me suis emmêlée les pieds ? J’étais rouge de honte, apeurée, complètement tétanisée à l’idée de défiler en maillot de bain devant tout le monde. Mais n’oubliez jamais, une Lady ne se dégonfle pas ! J’ai donc accepté le défi, la tête haute, les jambes tremblantes et la boule au ventre. Mais je l’ai fait. Je passe rapidement le show, les sifflements, les huées du public, les quelques tomates fraiches du jardin qui sont venues colorer mon beau maillot une pièce rose avec de belles fleurs vertes dessus que ma mamie m’avait offert. Par ailleurs, une tomate est venue s’écraser sur ma paire de lunette de vue. Je n’y voyais plus rien et je me suis pris les pieds dans les câbles des projecteurs qui trainaient devant moi. Non seulement je suis tombée dans les bras de l’animateur qui lui-même est tombé de l’estrade et s’est fracturé la clavicule, mais en plus tout le décor s’est écroulé. Je ne vais donc pas vous raconter tout cela car ce n’était absolument pas de ma faute.

Imaginez un camping entier qui éclate de rire !

Tous frappés d’un virus hilarant. Et plus je pleurais, plus ils riaient. Plus l’animateur hurlaient de douleur. Heureusement pour lui, un ostéopathe faisait parti du public et lui a remis la clavicule en place illico presto.  Il a pu ainsi terminer son élection. Il m’a tout de même décerné un prix et me voilà, ce soir, en tenue de soirée au Château d’Artigny.

Pour l’occasion, j’ai fait comme les stars, je suis allée louer une robe de soirée. Une grande robe en mousseline noire avec une traine et un gros nœud papillon en haut des fesses. Une petite sacoche assortie qui avait à peine la place pour accueillir la clé de mon mobil-home.  Le lieu, plus ma robe, je me sentais complètement invulnérable, femme, placée tout en haut de la société et puissante. Plus rien, ni personne ne pouvait m’atteindre.

J’étais la reine d’Angleterre, la Princesse de Monaco, la petite fille du Duc D’Anjou, une star de cinéma, la reine de la soirée. J’étais surtout avant dernière au concours de Miss camping. Heureusement, j’avais très vite oublié ce détail sans importance.

Un valet de chambre, ou un maître d’hôtel ? Bref, un serveur est venu me chercher pour m’accompagner à ma table. Tous les regards étaient tournés vers moi. Ma colonne vertébrale se redressa, je sortis la poitrine et ralentis mon allure afin de faire durer le plaisir.

Devant moi se trouvait la table d’honneur et je sentis mon cœur battre d’excitation. La surprise était de taille mais de courte durée car une fois la table d’honneur contournée, je me suis retrouvée au fond de la salle de restaurant entourée d’octogénaires parckinsonnés. Et savez-vous quoi ?

Gaspacho de tomate en entrée, qui s’est traduit par une première salve sur ma belle robe puis velouté de légumes de saison qui m’a achevé. L’incohérence bourgeoise ! Tout d’abord, je me retrouve assise en face d’une assiette entourée de multiples couverts en argent et de trois verres. Un vrai cockpit d’avion. Grandes fourchettes, petites fourchettes, grands couteaux, petits couteaux, et les cuillères. La première question que je me suis posée est « avec quoi je commence ? » La chance était de mon côté quand j’ai compris qu’il fallait une cuillère à soupe. Hélas, quand mes octogénaires se sont jetés dessus comme des piranhas sur un morceau de viande, j’ai compris que j’allais passer un mauvais moment. Même pas eu le temps de fuir. Ils avaient déjà la cuillère à la main qui faisait des espèces de grands huit dans le vide lorsque les maîtres d’hôtels ont apporté les assiettes creuses de gaspacho. Ils avaient l’air affamés. J’ai compris pourquoi. En moyenne, une cuillerée sur dix arrivait en bouche. Le reste se traduisait par des jets, certes très artistiques, qui, avec une réelle précision, venaient se répendre sur moi. C’est alors que je me suis souvenue qu’il ne fallait ni pleurer, ni hurler, mais simplement sourire et rappeler aux terroristes que cela n’était absolument rien, que c’était une vulgaire robe toute simple pour l’occasion et que l’odeur de la soupe était un parfum délicieux. En vérité, j’avais juste envie de crier. Mais il parait, m’a-t-on dit un jour, que cela était les us et coutumes de cette foutue bourgeoisie. Ne surtout jamais dire ce que l’on pense. Toujours être hypocrite et se tenir bien droite avec un grand sourire niait. Tout cela était facile pour moi vue que je suis une Lady.

Dans le même moment, l’animateur sur la scène, avait commencé son spectacle en effectuant les remerciements aux élus de cette charmante soirée. Vingt minutes que le gars remercie ! Vingt minutes interminables. Merci à Monsieur le Directeur de ceci, à madame l’élue de cela, à Monsieur le vice-président sans qui cette soirée n’aurait jamais eu lieu, au président de la fondation « file-moi ton argent » et j’en passe. Mais jamais ils ne remercient les membres ou les secrétaires ? Tous les acteurs qui eux, font le vrai travail ? Quelle foutue incohérence bourgeoise ! D’un autre côté, tous ceux-là n’ont pas été invités et « les absents ont toujours tort » disait mon grand-père à mon père lorsqu’il mangeait trop lentement son plat de résistance et qu’il n’avait plus de dessert car papi avait déjà tout avalé.

Là, le clou du spectacle, l’animateur laisse le micro au fameux Directeur qui lui-même repart pour vingt minutes de remerciements que je ne citerais pas, pour tout simplement dire un grand merci encore un fois hypocrite pour les dons versés à la fondation « file-moi ton argent » dont une partie, j’en suis certaine, servira à refaire la façade de sa propriété sur la côte d’azur.

Ce que je retiens des spectacles bourgeois, c’est qu’ils ne rigolent pas beaucoup, mais qu’est-ce qu’ils sont polis. Le règne de l’égocentrisme, un chapiteau, je dirais même plus, un zoo qui, heureusement, est interdit aux moins de treize ans. Que deviendrait leur vie si ces pauvres jeunes voyaient cela ? N’est-ce pas vrai ? tout d’abord, tous les hommes sont habillés de la même manière. Aucune originalité. On dirait des pingouins sur la banquise. Lorsque les vrais pingouins se regroupent, c’est pour lutter contre le froid polaire. Ici, lorsque les faux pingouins se regroupent, c’est pour se faire des manières, des politesses mais surtout pour montrer qu’ils ont de l’argent. Quant aux femmes, elles ont toutes la même robe que moi, sans la soupe. J’ai été clonée. Je pleure. De véritables pots de peinture ambulants avec la plupart du temps des quotients intellectuels se traduisant par « mon mari est le directeur de ça et moi le mien est le fondateur de ceci ». Généralement, celles qui ne parlent pas, c’est que leurs maris sont employés ou moins important. Ce sont les codes de cette foutue bourgeoisie. Elles se font des courbettes entres-elles en fonction de la taille du diamant qui se trouve à leur doigt. Pathétique.

Pourquoi ne suis-je pas comme elles ? Je rêverais moi-aussi d’être une princesse. Faute de cela, j’ai dû me rendre à l’évidence que je devais laisser mourir mes petits vieux de faim et m’en aller directement par la porte de derrière. Cela m’a couté un pressing en plus de la location et surtout la risée de mes parents lorsqu’ils m’ont vu arriver comme ça dans notre mobil-home des vacances.

Mais tout cela n’est rien par rapport au reste. Il est vrai que depuis j’ai beaucoup appris de mes erreurs mais je vous raconterai cela dans un prochain épisode de ma folle histoire de vie.